En bref
Tatien, né « au pays des Assyriens » vers 120, disciple de Justin Martyr à Rome, est l’auteur du Diatessaron (vers 170), une fusion des quatre Évangiles en un seul récit continu. Ce livre a été l’Évangile ordinaire des Églises de langue syriaque pendant plus de deux siècles. Tatien finit hors de la grande Église, rattaché à l’encratisme (refus du mariage, du vin et de la viande). Son harmonie a durablement mêlé les textes des Évangiles entre eux.
Provenance et confession
Tatien se dit lui-même « né au pays des Assyriens » (Discours aux Grecs 42), c’est-à-dire dans la Mésopotamie du Nord, de langue syriaque, sans plus de précision. On ne sait rien de sa famille ; sa formation rhétorique grecque et ses voyages suggèrent un milieu aisé. Païen, il étudie la philosophie grecque, voyage, puis se convertit après avoir lu les Écritures juives, qu’il juge plus anciennes et plus simples que les livres grecs. À Rome, il suit l’enseignement de Justin Martyr, au sein de l’Église de Rome. Après la mort de Justin (vers 165), il rompt avec cette Église : Irénée le présente comme le chef de file de l’encratisme (refus du mariage, de la viande et du vin). Il repart ensuite vers l’Orient. Aucune ordination n’est connue, ni d’autre appartenance que l’école de Justin puis le courant encratite.
Vie
- Faits documentés : Tatien se présente lui-même, dans son Discours aux Grecs (Oratio ad Graecos), comme né en Assyrie, élevé dans la culture grecque et converti par la lecture des Écritures. Il est à Rome auprès de Justin, qui meurt martyr vers 165. Irénée de Lyon (Contre les hérésies I.28.1) rapporte qu’après la mort de Justin il se sépara de l’Église, fonda une école encratite et nia le salut d’Adam. Eusèbe (Histoire ecclésiastique IV.29) reprend Irénée et mentionne le Diatessaron. Tatien retourne ensuite en Orient (Mésopotamie), où il meurt vers 180.
- Son Discours aux Grecs, conservé, est une attaque vigoureuse contre la culture païenne.
Influence sur la Bible et la doctrine
- Le Diatessaron (« à travers les quatre ») fond Matthieu, Marc, Luc et Jean en un seul récit. Selon Théodoret de Cyr (Abrégé des fables hérétiques I.20), Tatien en avait retranché les généalogies et ce qui montre le Christ né de la race de David. Théodoret dit avoir trouvé plus de deux cents exemplaires dans ses Églises et les avoir remplacés par les quatre Évangiles. Rabboula, évêque d’Édesse (début du Ve siècle), ordonna lui aussi de lire les Évangiles séparés.
- Le texte original est perdu. On le connaît par le commentaire d’Éphrem le Syrien, par des harmonies arabes, latines (Codex Fuldensis, 546) et médiévales, et peut-être par un petit fragment grec trouvé à Doura-Europos (son lien avec le Diatessaron est discuté).
- Effet sur le texte : beaucoup de critiques attribuent à l’influence du Diatessaron des harmonisations entre Évangiles dans les manuscrits syriaques et latins anciens, et jusque dans des traductions médiévales. C’est l’une des premières réécritures du texte des Évangiles qui ait circulé à grande échelle.
- Leçons d’allure encratite : des chercheurs (dont William L. Petersen) relèvent dans les témoins du Diatessaron des leçons qui semblent refléter l’ascétisme de Tatien (par exemple un Jean-Baptiste nourri de « lait et miel » plutôt que de sauterelles). Leur attribution à Tatien lui-même est discutée.
- Interprétation : l’harmonie témoigne, dès 170, que l’Église reconnaissait quatre Évangiles et seulement quatre. C’est un apport indirect pour l’histoire du canon. Mais fusionner les témoins efface les différences propres à chaque évangéliste, que les lecteurs de toutes écoles jugent significatives.
Financement et réseaux
- Documenté : rien sur un financement. Son réseau connu est l’école de Justin à Rome, puis les cercles encratites d’Orient.
- Allégué : aucune allégation sérieuse connue.
- Non démontré : que les généalogies aient été retirées pour une raison doctrinale précise ; on ne connaît que le témoignage tardif de Théodoret.
Signaux d’alerte
- 5. Texte affaibli ou modifié (documenté) : le Diatessaron fond les quatre Évangiles en un seul texte et, selon Théodoret de Cyr (Abrégé des fables hérétiques I.20), en retranche les généalogies ; il a remplacé les Évangiles séparés dans les Églises syriaques jusqu’au Ve siècle. Tatien n’a pas caché qu’il s’agissait d’une harmonie, mais l’effet sur le texte lu est réel.
- 4. Nouveauté présentée comme le texte (allégué, par des chercheurs modernes comme William L. Petersen, à partir de témoins tardifs) : quelques leçons d’allure encratite auraient fait passer l’ascétisme de Tatien dans le récit évangélique. L’attribution reste discutée.
Conclusion : un signal documenté, lié au genre même de l’harmonie ; rien n’indique une manœuvre cachée ni un intérêt extérieur. Le point qui mérite une enquête plus poussée est l’origine exacte des leçons encratites dans les témoins du Diatessaron.
Pourquoi cette note
Tatien a défendu la foi contre le paganisme et son harmonie atteste les quatre Évangiles. Mais il a produit un texte composite qui a remplacé les Évangiles séparés dans toute une Église pendant des générations, avec des omissions rapportées par Théodoret. C’est ce traitement du texte, et non son appartenance à l’encratisme, qui fonde la note. Influence surtout nuisible sur la transmission : 2/5.
Voir aussi
- Diatessaron · Peshitta · Vetus Latina
- Marcion de Sinope (autre réécriture du IIe siècle)
- Eusèbe de Césarée · Mouvement de critique textuelle
Sources
- Tatien, Discours aux Grecs.
- Irénée de Lyon, Contre les hérésies I.28.1.
- Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique IV.29.
- Théodoret de Cyr, Haereticarum fabularum compendium I.20.
- William L. Petersen, Tatian’s Diatessaron: Its Creation, Dissemination, Significance, and History in Scholarship, Brill, 1994.
- Bruce M. Metzger, The Early Versions of the New Testament, Oxford, 1977.
- Emily J. Hunt, Christianity in the Second Century: The Case of Tatian, Routledge, 2003.