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Eusèbe de Césarée

Évêque de Césarée de Palestine, héritier de la bibliothèque d'Origène, Eusèbe est le « père de l'histoire de l'Église ».

En bref

Évêque de Césarée de Palestine, héritier de la bibliothèque d’Origène, Eusèbe est le « père de l’histoire de l’Église ». Son Histoire ecclésiastique nous transmet presque tout ce qu’on sait des trois premiers siècles chrétiens, y compris le récit de la ruine de Jérusalem comme accomplissement des paroles de Jésus. Il est aussi le savant à qui l’empereur Constantin Ier commanda cinquante bibles en grec vers 331. Proche du pouvoir impérial, il a donné à l’Église son premier rapport étroit avec l’État.

Provenance et confession

Eusèbe naît vers 263, très probablement à Césarée maritime, capitale de la province de Palestine, ville de langue grecque ; on ne sait rien de sa famille. Il se forme sur place auprès du prêtre Pamphile, qui enrichit la bibliothèque laissée par Origène et y fait copier et corriger des manuscrits ; Eusèbe dit aussi avoir entendu le prêtre Dorothée d’Antioche expliquer l’Écriture (H.E. VII.32). Il prend le nom de « Eusèbe de Pamphile » après le martyre de son maître (310). Prêtre, puis évêque de Césarée vers 313, il appartient à l’Église de Palestine, de tradition origénienne. Dans la crise arienne, il soutient d’abord Arius, est provisoirement excommunié au synode d’Antioche (début 325), signe ensuite le credo de Nicée, puis se range avec Eusèbe de Nicomédie contre Athanase. Ses liens avec la cour impériale, à partir de 325, sont documentés par ses propres écrits. Aucune appartenance à une société ou à un cercle n’est connue.

Vie

  • Faits documentés : disciple et collaborateur du prêtre Pamphile, qui avait enrichi la bibliothèque d’Origène à Césarée et meurt martyr en 310. Eusèbe prend son nom (« Eusèbe de Pamphile »). Évêque de Césarée vers 313. Au concile de Nicée (325), il présente le symbole de son Église, puis signe le credo de Nicée, non sans réserves expliquées dans une lettre à ses fidèles. Sympathisant d’Arius dans les années 320, il est l’un des évêques qui font déposer Athanase à Tyr (335). Il prononce le discours des trente ans de règne de Constantin (336) et écrit sa Vie de Constantin après la mort de l’empereur (337). Il meurt vers 339.
  • Œuvres : Histoire ecclésiastique ; Chronique ; Préparation et Démonstration évangéliques ; Onomasticon (géographie biblique) ; Théophanie ; les canons d’Eusèbe, tables de concordance des Évangiles recopiées en tête des bibles pendant mille ans.

Influence sur la Bible et la doctrine

  • Les cinquante bibles : vers 331, Constantin lui écrit de faire copier cinquante exemplaires des Écritures saintes sur parchemin, lisibles et portatifs, par des calligraphes habiles, aux frais de l’administration impériale (Vie de Constantin IV.36). Eusèbe rapporte les avoir envoyés « en volumes richement ornés, par trois et par quatre » (IV.37 ; le sens de cette expression est discuté). La thèse qui y rattache le Codex Sinaiticus et le Codex Vaticanus est exposée dans la fiche Constantin Ier.
  • Le canon : Eusèbe classe les livres en reçus, discutés et rejetés (H.E. III.25). Il range l’Apocalypse à la fois parmi les reçus « si cela paraît bon » et parmi les inauthentiques, selon les avis. Il répète l’avis de Denys d’Alexandrie qui doutait que l’apôtre Jean en soit l’auteur (VII.25).
  • Le texte : dans ses Questions à Marinus, il écrit que les copies exactes de Marc s’arrêtent à 16:8, ce que les partisans du texte court citent depuis. Il cite aussi parfois Mt 28:19 sous une forme abrégée, ce qui nourrit un débat ancien.
  • La ruine de Jérusalem : au livre III de l’Histoire ecclésiastique (III.5-8), il raconte la fuite des chrétiens de Jérusalem à Pella avant le siège, puis les horreurs du siège d’après Josèphe, et il conclut que la prédiction de Jésus s’est accomplie. Sa Démonstration évangélique (VIII.2) lit les soixante-dix semaines de Daniel comme accomplies au Ier siècle, et sa Théophanie (livre IV) commente Mt 24 dans le même sens. Interprétation : les tenants du Prétérisme le citent comme l’un des témoins anciens les plus nets d’une lecture accomplie du discours du mont des Oliviers ; on rappelle de l’autre côté qu’il confessait, avec le credo de Nicée qu’il a signé, un retour du Christ « pour juger les vivants et les morts » encore à venir.
  • Contre le millénarisme : il traite Papias, qui attendait un règne terrestre futur, d’homme « d’une intelligence fort limitée » (III.39). Il voit plutôt dans l’empire chrétien de Constantin l’image du règne de Dieu.

Financement et réseaux

  • Documenté : la commande et le financement impérial des cinquante bibles (Vie de Constantin IV.36). Ses liens avec Eusèbe de Nicomédie et le parti hostile à Athanase.
  • Allégué : des auteurs du courant « King James seulement » présentent Eusèbe, admirateur d’Origène et sympathisant arien, comme l’éditeur d’un texte corrompu imposé par l’empereur (on trouve cette idée, entre autres, chez Peter Ruckman et dans des écrits populaires comme ceux de David W. Daniels). Ils n’apportent pas de document qui relie une variante précise à Eusèbe.
  • Non démontré : qu’Eusèbe ait modifié le texte du Nouveau Testament, ou que les cinquante bibles soient parvenues jusqu’à nous.

Signaux d’alerte

  • 7. Pouvoir politique servi (documenté) : la Vie de Constantin et le discours des trente ans de règne (336) présentent l’empire chrétien comme l’image du règne de Dieu et l’empereur comme l’ami du Logos ; c’est une théologie qui profite directement au pouvoir qui le protège et lui commande des bibles (Vie de Constantin IV.36). Le financement impérial est déclaré par Eusèbe lui-même : il n’est pas opaque.
  • 5. Texte affaibli ou modifié (allégué, par des auteurs du courant « King James seulement », dont Peter Ruckman et David W. Daniels) : Eusèbe aurait édité un texte corrompu pour l’empereur. Aucune variante précise n’a été reliée à lui ; sa remarque sur la fin de Marc décrit des manuscrits, elle ne les modifie pas.

Conclusion : un signal documenté, le service du pouvoir impérial, que partagent beaucoup d’évêques de l’époque constantinienne ; il pèse sur son indépendance, non sur l’exactitude de ses citations. Le point qui mérite enquête reste le sort des cinquante bibles.

Pourquoi cette note

Sans Eusèbe, l’histoire de la transmission des Écritures serait presque muette : il cite ses documents, signale les livres discutés et les variantes qu’il connaît, ce qui est une forme réelle de transparence. Mais il a lié l’Église à l’empereur et mis sa plume au service du pouvoir impérial, ce qui atteint son indépendance. Ses positions dans la crise arienne et ses doutes sur l’Apocalypse, rapportés comme débats de son temps, n’entrent pas dans la note. Apport réel mais mêlé : 3/5.

Voir aussi

Sources

  • Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique (trad. Gustave Bardy, Sources chrétiennes 31, 41, 55) ; Vie de Constantin IV.36-37 ; Démonstration évangélique ; Théophanie.
  • Averil Cameron et Stuart G. Hall, Eusebius: Life of Constantine, Oxford, 1999.
  • Eusèbe de Césarée, Éloge de Constantin (Triakontaétérikos, 336).
  • Rowan Williams, Arius: Heresy and Tradition, 2e éd., SCM / Eerdmans, 2001 (synode d’Antioche de 325).
  • Timothy D. Barnes, Constantine and Eusebius, Harvard, 1981.
  • Anthony Grafton et Megan Williams, Christianity and the Transformation of the Book, Harvard, 2006.