
Rome, la Grèce et l’Égypte antiques n’auraient pas eu lieu quand on le dit. Leurs événements seraient des reflets déformés du Moyen Âge. Le Christ serait né en 1152 et mort en 1185. Et un immense empire, la « Grande Tartarie », aurait dominé l’Eurasie jusqu’au XVIIᵉ siècle, avant que l’histoire ne soit réécrite.
Celui qui affirme cela n’est pas un blogueur. Anatoli Fomenko, né en 1945, est un mathématicien reconnu, professeur à l’Université de Moscou, membre de l’Académie des sciences de Russie depuis 1994, lauréat du prix d’État en mathématiques en 1996. Ses livres, écrits en grande partie avec Gleb Nosovski, se sont vendus à des centaines de milliers d’exemplaires. Puisque le récit de la Tartarie lui doit beaucoup, il faut lire sa thèse honnêtement : ce qu’elle dit, ce qu’elle montre, et ce qu’elle ne montre pas.
Une filiation : de Morozov à Fomenko
L’idée ne naît pas avec lui. Le jésuite Jean Hardouin (1646-1729) est souvent cité comme un lointain précurseur, mais la vraie source est russe. Nikolaï Morozov (1854-1946), révolutionnaire de la Narodnaïa Volia, passe plus de vingt ans en forteresse, de 1882 à 1905. En 1907, il publie un livre où il date l’Apocalypse, par l’astronomie, du 30 septembre 395, et l’attribue à Jean Chrysostome. Puis viennent les sept volumes de Khristos (1924-1932), où il soutient qu’une grande partie de l’histoire ancienne a été falsifiée.
Fomenko s’y intéresse à partir de 1973, publie en 1980 ses premiers articles sur des « méthodes mathématiques » en histoire, puis passe aux livres grand public dans les années 1990.
La thèse
Le cœur du système tient en quelques affirmations :
- L’histoire écrite ne commencerait pour de bon que vers l’an 800, et la plupart des événements connus se situeraient entre 1000 et 1500.
- La chronologie reçue, celle de Joseph Scaliger et de Denis Petau, serait fausse, et l’histoire d’avant 1600 aurait été délibérément falsifiée.
- Le Christ aurait pour modèle l’empereur byzantin Andronic Iᵉʳ Comnène, crucifié en 1185 près du Bosphore.
- « Rome » désignerait plusieurs villes, et Constantinople aurait été la vraie « Nouvelle Rome ».
- La Horde d’or aurait été l’armée russe elle-même, et un empire « russo-hordien » aurait couvert presque toute l’Eurasie.
Les méthodes
Fomenko revendique trois outils.
Le parallélisme des dynasties. Il compare les durées de règne de listes de souverains, et il y voit des « doublons » : une dynastie antique serait la copie d’une dynastie médiévale.
La statistique des textes. Il mesure dans les chroniques la répartition des événements rapportés, et il en déduit que deux récits parlent de la même période.
L’astronomie. Il redate les données célestes anciennes : l’Almageste de Ptolémée serait compilé aux XVᵉ-XVIᵉ siècles avec des données de 600 à 1300 ; les zodiaques de Dendérah dateraient des XIᵉ ou XIIIᵉ siècles ; les éclipses de Thucydide seraient celles de 1039, 1046 et 1057.
Ce qu’elle montre vraiment
Il y a du vrai au point de départ. Notre chronologie a bien été construite, par des hommes, comme nous le rappelions dans La chronologie fantôme. Les sources antiques ont été transmises par des copies. Un historien doit pouvoir justifier ses dates.
Même le linguiste Andreï Zalizniak, son critique le plus connu, admet que les données astronomiques sont objectives et que les sources comportent des erreurs de transmission. Ce qu’il refuse, c’est le pas suivant : montrer qu’une chronologie est construite ne montre pas qu’elle est fausse.
Où elle ne tient pas
La méthode statistique. Les doublons n’apparaissent qu’au prix de grandes libertés : souverains fusionnés, omis ou déplacés. Selon ses critiques, dont des mathématiciens, la méthode donne aussi des résultats manifestement faux, comme l’assimilation de la Suède au royaume de Navarre. Une méthode qui peut tout rapprocher ne prouve aucun rapprochement.
La dendrochronologie. Les cernes de croissance des arbres se lisent sans chronique. La série de Hohenheim, en Europe centrale, couvre plus de 12 400 ans sans interruption pour le chêne et le pin (Friedrich et collaborateurs, Radiocarbon, 2004). Fomenko invoque des lacunes ; ses critiques répondent par des séries indépendantes, d’Europe et d’Amérique du Nord, qui se recoupent. L’exemple russe est le plus frappant : à Novgorod, les chaussées de bois, datées par les cernes depuis les travaux de Boris Kolchine, situent plus de 900 lettres sur écorce de bouleau à 10 ou 15 ans près, selon l’archéologue Valentin Ianine. Fomenko, lui, disait ne connaître aucune étude détaillée sur le sujet, et il place ailleurs la Novgorod des chroniques.
Le radiocarbone. Il est étalonné sur ces séries d’arbres, sur des sédiments et des coraux, et non sur des dates historiques. La courbe IntCal20 s’appuie sur les cernes jusqu’à environ 13 900 ans avant le présent. L’objection d’une circularité ne tient pas ici.
Les éclipses. Des centaines de relevés babyloniens depuis le VIIIᵉ siècle avant notre ère, ainsi que des relevés chinois, ont été comparés au calcul moderne par Peter Huber, Salvo De Meis et F. Richard Stephenson : ils s’accordent avec la chronologie admise. Pour Thucydide, Zalizniak note que Fomenko raisonne sur une traduction, non sur le grec.
L’Almageste. L’astronome Iouri Efremov a relevé que Fomenko choisit huit étoiles parmi plus d’un millier, et que son résultat dépend surtout d’une seule, Arcturus. Avec A. K. Dambis, il a daté le catalogue, par le mouvement propre de nombreuses étoiles, d’une époque proche d’Hipparque. Ce résultat précis reste débattu entre spécialistes, notamment par Dennis Duke, mais ce débat porte sur l’Antiquité, Hipparque ou Ptolémée : pas sur le Moyen Âge.
Les sources indépendantes. Le calendrier musulman court sans rupture depuis 622, les annales chinoises couvrent les mêmes siècles, et des papyrus de l’Antiquité sortent encore de terre. Pour que Fomenko ait raison, il faudrait que tous ces mondes aient été réécrits ensemble, et que les arbres aient suivi.
La linguistique. Fomenko rapproche les noms en ne gardant que les consonnes, en les permutant ou en les lisant à l’envers. Zalizniak a montré qu’avec ces libertés, presque toute suite de lettres peut devenir « Russie ». Ianine a comparé l’ensemble à un tour de prestidigitation.
En Russie même, le recueil Histoire et anti-histoire (2000, rééd. 2001) réunit des historiens, archéologues, astronomes, physiciens et mathématiciens, et l’Académie des sciences a traité la question en 1999. Le joueur d’échecs Garry Kasparov a fait connaître l’idée, mais sans adopter sa reconstruction. En 2004, Fomenko et Nosovski ont reçu l’anti-prix « Abzats » du pire livre.
Le lien avec la Tartarie
C’est ici que l’affaire nous concerne directement. Les recherches sur l’origine du récit moderne de la Tartarie situent ses premiers éléments chez Fomenko et Nosovski. Leur empire « russo-hordien », leur thèse d’une histoire réécrite par les Romanov et par des savants allemands du XVIIIᵉ siècle, leur lecture de la révolte de Pougatchev comme une guerre contre la « Tartarie moscovite » : tout cela se retrouve plus tard, repris par Nikolaï Levachov, puis par les blogueurs russes, puis traduit en anglais vers 2016, où il perd son nationalisme d’origine.
Deux distinctions s’imposent donc.
La Tartarie des cartes est une chose, l’empire de Fomenko en est une autre. Le nom figure sur les cartes anciennes, comme nous l’avons montré dans La Tartarie des cartes. La Société géographique russe, en 2020, y voit une région aux contours mythifiés, non un État précis. Fomenko ne documente pas les cartes : il greffe un empire sur elles.
Sa chronologie contredit la thèse de ce site. Si le Christ a vécu au XIIᵉ siècle, il n’y a plus de génération du Iᵉʳ siècle ni de venue en 70 (L’an 70). On ne peut pas emprunter à Fomenko sa Tartarie en laissant de côté son calendrier sans dire pourquoi.
En résumé
La « Nouvelle Chronologie » part d’une bonne question : comment savons-nous nos dates ? Mais elle y répond par une méthode qui trouve ce qu’elle cherche, en ignorant les témoins qui n’ont pas besoin de chroniques : les arbres, le carbone, le ciel. Les mathématiques ne valent ici que ce que valent les données qu’on y fait entrer. Nous gardons sa question, et nous laissons sa réponse.
Pour aller plus loin :
Sources : A. Koshelev (dir.), Istoriia i antiistoriia (Moscou, 2000 ; 2ᵉ éd. 2001) ; A. Zalizniak, Russian Mathematical Surveys 55/2 (2000), p. 369-404 ; M. Friedrich et al., Radiocarbon 46/3 (2004), p. 1111-1122 ; IntCal20 ; F. R. Stephenson, Historical Eclipses and Earth’s Rotation (Cambridge, 1997) ; P. Huber et L. Salvo De Meis, Babylonian Eclipse Observations (2004) ; A. K. Dambis et Iou. Efremov, Journal for the History of Astronomy*, 2000, et la réponse de D. Duke ; Société géographique russe, « Vsia pravda o Tartarii » (5 octobre 2020) ; Wikipédia, « New chronology (Fomenko) », pour le relevé des thèses.*


