
Il suffit d’ouvrir un atlas ancien pour être saisi. Sur les cartes des XVIᵉ, XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, une immense étendue couvre le nord et le centre de l’Asie, de la mer Caspienne au Pacifique, sous un seul nom : Tartaria, la Tartarie. Aujourd’hui, ce nom ne figure plus sur aucune carte, et la plupart des gens ne l’ont jamais entendu.
Que s’est-il passé ? Avant de répondre, un ministère de vérité doit commencer par une discipline simple : regarder les documents eux-mêmes, et distinguer ce qu’ils montrent de ce qu’on leur fait dire.
Ce que montrent les cartes
Le nom a bel et bien existé, pendant plus de cinq siècles. Entre le XIIIᵉ et le XIXᵉ siècle, les cartographes européens appellent « Tartarie » une zone immense et mal connue : Sibérie, Asie centrale, Mongolie, Mandchourie.
Il vient d’un peuple réel. Les Tatars étaient un peuple des steppes. Après les invasions mongoles du XIIIᵉ siècle, les Européens étendent ce nom à tous les peuples de l’empire mongol. Un « r » s’y ajoute (Tatar devient Tartar), qui rapproche le mot du Tartare, l’enfer de la mythologie grecque : les envahisseurs semblaient sortis de l’abîme.
Les cartes le découpent. Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, on trouve couramment :
- la Grande Tartarie, ou Tartarie moscovite : la Sibérie ;
- la Petite Tartarie : le khanat de Crimée et le nord de la mer Noire ;
- la Tartarie chinoise : la Mandchourie, d’où viennent les Mandchous qui conquièrent la Chine en 1644 ;
- la Tartarie indépendante : l’Asie centrale, avec Boukhara, Khiva et les steppes kazakhes.

Abraham Ortelius, « Tartariae sive Magni Chami Regni typus », 1570 : le « royaume du Grand Khan ». Domaine public.
Les cartes se copient entre elles. Ortelius s’appuie sur Marco Polo et sur le voyageur anglais Anthony Jenkinson. Mercator, Blaeu et l’Anglais John Speed reprennent ensuite Ortelius. Une même image de l’Asie circule ainsi d’atlas en atlas pendant plus d’un siècle.
Puis le nom disparaît
Entre la fin du XVIIIᵉ siècle et les années 1820-1830, « Tartarie » s’efface des cartes savantes. On le remplace par des noms plus précis : Sibérie, Mandchourie, puis « Asie centrale ».
Le moment coïncide avec des expéditions d’une ampleur nouvelle : les relevés des jésuites pour l’empereur de Chine (1708-1717), la Grande expédition du Nord russe (1733-1743), puis les conquêtes de la Russie et de la Chine des Qing, qui se partagent ces territoires. Plus on connaît la région, plus le grand nom flou recule.
Le mot survit pourtant dans les livres : Michel Strogoff de Jules Verne (1876), Le Désert des Tartares de Dino Buzzati (1940).
Ce que les documents ne montrent pas
C’est ici qu’il faut être honnête, même si la conclusion est moins spectaculaire que ce qu’on lit souvent sur Internet.
Aucune source d’époque ne décrit un État tartare unique, avec une capitale, une administration, une monnaie et une armée communes. Les cartographes nommaient une région et des peuples, à la manière dont on dit aujourd’hui « l’Afrique de l’Ouest » ou « le Moyen-Orient ». La première Encyclopædia Britannica (1771) et l’Encyclopédie de Diderot décrivent d’ailleurs la Tartarie comme un ensemble de peuples et de souverainetés, déjà partagé entre la Russie, la Chine et divers khanats.
Ces khanats, eux, ont bien existé et ont laissé des chroniques, des monnaies, des traités : Crimée, Kazan, Sibir, Boukhara, Khiva, le khanat dzoungar…
Les fameux « drapeaux de Tartarie », au dragon et au hibou noir, viennent d’un livre de pavillons publié à Amsterdam par Carel Allard (1695, édition augmentée en 1705), puis recopiés pendant plus d’un siècle. Les spécialistes des drapeaux n’en trouvent aucune autre attestation, et ces livres de l’époque contiennent bien d’autres pavillons imaginaires.
Alors, pourquoi la Tartarie nous intéresse-t-elle ?
Parce que la vraie question n’est pas « y avait-il un empire caché avec son drapeau ? ». La vraie question est comment une histoire se raconte, se renomme et s’oublie. En quelques décennies, un nom porté pendant cinq siècles a disparu de la mémoire commune. Ce qui s’efface aussi facilement d’une carte peut s’effacer d’un récit.
Et surtout, ces mêmes cartes portent une autre trace, que l’on mentionne rarement : elles lisaient l’Asie à travers l’Écriture. Dans l’Atlas catalan de 1375, c’est en Tartarie que se trouvent Gog et Magog, les nations qu’Apocalypse 20:8 rassemble à la fin des mille ans. Les cartographes chrétiens cherchaient aussi en Asie le royaume du Prêtre Jean, un roi chrétien légendaire, et rapportaient l’existence bien réelle de chrétiens en Asie centrale.

Atlas catalan, 1375 : Gog et Magog, enfermés derrière des montagnes au nord-est de l’Asie. Domaine public.
C’est là que la Tartarie rejoint le cœur de notre propos : non pas comme un empire de légende, mais comme le lieu où l’Europe chrétienne voyait se jouer la fin des temps décrite par l’Apocalypse. Nous suivrons ce fil dans les prochains articles :
Sources : cartes d’Ortelius (1570), Blaeu (vers 1640) et Strahlenberg (1730) ; Atlas catalan (1375) ; Svetlana Gorshenina, L’invention de l’Asie centrale (Droz, 2014) ; Mark C. Elliott, « The Limits of Tartary », Journal of Asian Studies (2000).


