III · La réinitialisation

Gog et Magog : des nations de l'Apocalypse aux cartes de la Tartarie

Deux noms de l'Apocalypse ont désigné pendant cinq siècles les peuples de la Tartarie sur les cartes européennes. Comment la prophétie est devenue géographie.

23 octobre 2026

Atlas catalan (1375), planche 6 : à l'extrême nord-est de l'Asie, l'enclos de « Gog e Magog », le prince des nations de la fin et, plus haut, une figure couronnée que les spécialistes identifient à l'Antéchrist. Bibliothèque nationale de France, domaine public.
Atlas catalan (1375), planche 6 : à l'extrême nord-est de l'Asie, l'enclos de « Gog e Magog », le prince des nations de la fin et, plus haut, une figure couronnée que les spécialistes identifient à l'Antéchrist. Bibliothèque nationale de France, domaine public.

Dans La Tartarie des cartes, nous avons vu que les atlas européens appelaient « Tartarie » une immense partie de l’Asie. Sur ces mêmes cartes, un autre nom revient, plus troublant : Gog et Magog. Ce ne sont pas des noms de géographes. Ce sont des noms tirés de la Bible, et en particulier de l’Apocalypse.

Comment des nations prophétiques se sont-elles retrouvées sur des cartes, au nord-est de l’Asie ?

Dans l’Écriture

Dans la Genèse, Magog est d’abord un nom de peuple parmi d’autres : un des fils de Japhet, à côté de Gomer, Méschec et Tubal (Genèse 10:2).

Chez Ézéchiel, au VIᵉ siècle avant notre ère, il devient une menace :

Fils de l’homme, tourne ta face vers Gog, au pays de Magog, vers le prince de Rosch, de Méschec et de Tubal, et prophétise contre lui !

— Ézéchiel 38:2 (Louis Segond)

Gog, du pays de Magog, viendra « des extrémités du nord » avec une immense armée contre Israël, et Dieu l’anéantira (Ézéchiel 38-39).

Dans l’Apocalypse, enfin, les deux noms deviennent ceux des nations rassemblées à la toute fin :

Et quand les mille ans seront achevés, Satan sera délié de sa prison, et il sortira pour égarer les nations qui sont aux quatre coins de la terre, Gog et Magog, pour les rassembler pour la guerre, eux dont le nombre est comme le sable de la mer. Et ils montèrent sur la largeur de la terre, et ils encerclèrent le camp des saints et la cité bien-aimée. Et un feu descendit du ciel et les dévora.

— Apocalypse 20:7-9 (traduction de Révélation de Jésus-Christ)

Entre les deux, l’historien juif Flavius Josèphe, à la fin du Iᵉʳ siècle, fait le premier pont avec la géographie : il identifie les descendants de Magog aux Scythes, les nomades des steppes du nord (Antiquités juives, I, 6, 1). Les steppes du nord : c’est précisément la future « Tartarie ».

Le mur d’Alexandre

Au fil des siècles, une légende se greffe sur la prophétie. Alexandre le Grand, dans ses conquêtes, aurait enfermé derrière des portes d’airain, dans les montagnes du nord, des peuples impurs et redoutables. Ils en sortiraient à la fin des temps.

La légende se répand partout :

  • dans les versions syriaques du Roman d’Alexandre (entre le IVᵉ et le VIIᵉ siècle) ;
  • dans le Coran, où Dhû l-Qarnayn, « celui aux deux cornes », bâtit un mur de fer et de cuivre contre Yâjûj et Mâjûj (sourate 18) ;
  • et surtout dans l’Apocalypse du Pseudo-Méthode (fin du VIIᵉ siècle), traduite en grec, en latin et en slavon, selon laquelle ces nations enfermées seront libérées avant la venue de l’Antéchrist.

On a longtemps placé ce mur à Derbent, sur la mer Caspienne, où de puissantes murailles barrent le passage entre la montagne et la mer. Puis, sur les cartes, il « recule » vers l’est, à mesure que l’Asie est mieux connue.

Quand les Mongols surgissent

En 1241, les armées mongoles ravagent la Pologne et la Hongrie. Pour l’Europe chrétienne, c’est un choc. Beaucoup y voient l’accomplissement de la prophétie : les nations enfermées sont sorties.

Le moine anglais Matthieu Paris se demande si ces envahisseurs ne sont pas les peuples de Gog et Magog. Le savant Roger Bacon recommande en 1267 d’étudier la géographie pour savoir d’où viendront l’Antéchrist et Gog et Magog. Et Marco Polo écrit qu’au nord de la Chine se trouve le pays « que nous appelons Gog et Magog », que les habitants nomment Ung et Mungul, d’après deux peuples de la région.

Un mot d’avertissement s’impose : ces légendes ont aussi été retournées contre les Juifs. En terre germanique, on racontait que les peuples enfermés par Alexandre étaient des Juifs qui sortiraient à la fin des temps. Une prophétie mal lue peut servir à désigner des boucs émissaires ; c’est une raison de plus pour s’en tenir au texte.

Sur les cartes

Pendant plusieurs siècles, les cartographes placent donc Gog et Magog en Asie :

CarteDateCe qu’on y voit
Mappemonde d’Ebstorfvers 1300Gog et Magog enfermés au nord-est, sous les traits de cannibales
Mappemonde de Herefordvers 1300les peuples enfermés par Alexandre, au nord-est de l’Asie
Atlas catalan1375l’enclos de Gog et Magog, leur prince, Alexandre, un démon et l’Antéchrist
Mappemonde de Fra Maurovers 1450le cartographe discute ces légendes avec un regard critique
Ortelius, Tartariae… typus1570sur la carte même de la Tartarie : Gog, Magog et la mention de Marco Polo

L’Atlas catalan, offert au roi de France Charles V, est le plus saisissant. À l’extrême nord-est de l’Asie, dans un enclos de montagnes, une inscription en catalan annonce :

Lo gran senyor princep de Gog e Magog. Aquest exirà en temps d’Antecrist ab molta gent.

« Le grand seigneur, prince de Gog et Magog. Il sortira au temps de l’Antéchrist avec beaucoup de gens. »

Ces mentions disparaissent des cartes au XVIIIᵉ siècle, en même temps que le nom de « Tartarie » lui-même, à mesure que les expéditions russes relèvent la région.

Ce que cela nous dit

Ces cartes ne prouvent pas que Gog et Magog vivaient en Sibérie. Elles prouvent autre chose, qui nous intéresse davantage : pendant des siècles, l’Europe chrétienne a lu sa propre histoire à travers Apocalypse 20. Elle cherchait sur la terre les nations que Satan rassemblerait à la fin des mille ans, et elle a cru les voir surgir.

Or Apocalypse 20 place Gog et Magog après les mille ans, quand Satan est « délié pour un court temps » (20:3). Si, comme nous le défendons à Vox Veritas, la venue annoncée par Jésus s’est accomplie au premier siècle, alors la question n’est plus « quand viendront Gog et Magog ? », mais : que s’est-il passé dans l’histoire à la fin de ce règne, et pourquoi n’en avons-nous presque rien retenu ? C’est le sujet de La petite saison de Satan.

Pour aller plus loin :

Sources : Atlas catalan (1375, BnF) ; Flavius Josèphe, Antiquités juives (I, 6, 1) ; Coran, sourate 18 ; Apocalypse du Pseudo-Méthode ; Matthieu Paris, Chronica majora ; Roger Bacon, Opus majus (1267) ; Marco Polo, Le Devisement du monde.