
Peu de nombres ont fait couler autant d’encre. On a cherché 666 dans les noms des papes, des empereurs, des dictateurs, dans les codes-barres et les puces électroniques. Pourtant, Jean ne présente pas ce nombre comme une énigme réservée à un lointain avenir. Il le donne à ses lecteurs comme un calcul à faire :
Ici est la sagesse : celui qui a de l’intelligence, qu’il calcule le nombre de la bête, car c’est un nombre d’homme ; et son nombre est six cent soixante-six.
— Apocalypse 13:18
Les citations de l’Apocalypse et les explications sur la gématrie sont tirées de Révélation de Jésus-Christ, traduction au plus près du grec et commentaire.
Compter un nom
Dans l’Antiquité, les lettres servaient aussi de chiffres, en grec comme en hébreu. Chaque nom avait donc une valeur : la somme de ses lettres. C’est ce qu’on appelle la gématrie, et c’était un jeu courant.
Deux exemples de l’époque le montrent :
- À Pompéi, ensevelie en 79, un graffito dit : « j’aime celle dont le nombre est 545 ».
- À Rome, après que Néron eut fait tuer sa mère en 59, on fit circuler ce vers : « Nouveau calcul : Néron a tué sa propre mère ». Le nom de Néron et le reste de la phrase avaient la même valeur numérique (Suétone, Néron 39).
Quand Jean dit « qu’il calcule », il invite donc ses lecteurs à faire exactement cela : retrouver le nom d’un homme à partir de son nombre. Et le livre leur était adressé à eux, comme nous l’avons vu dans Bientôt.
Néron César
Écrivons le nom de l’empereur, Nérōn Kaisar, en lettres hébraïques : נרון קסר.
| Lettre | Valeur |
|---|---|
| נ (nun) | 50 |
| ר (resh) | 200 |
| ו (vav) | 6 |
| נ (nun) | 50 |
| Nerōn | 306 |
| ק (qof) | 100 |
| ס (samekh) | 60 |
| ר (resh) | 200 |
| Qesar | 360 |
| Total | 666 |
Cette orthographe n’est pas une invention moderne : elle est attestée dans un acte araméen retrouvé au désert de Juda, à Murabba’ât, daté de « l’an deux de Néron César ».
L’indice du 616
Il y a mieux. Vers l’an 180, Irénée de Lyon signale que certaines copies de l’Apocalypse lisaient non pas 666, mais 616 (Contre les hérésies 5.30.1). On retrouve aussi 616 dans un papyrus d’Oxyrhynque (P115) et dans un manuscrit du Vᵉ siècle.
Or si l’on écrit le nom sous sa forme latine, Nero au lieu de Neron, sans le n final, on obtient נרו קסר… soit 666 moins 50 : 616.
Un copiste qui pensait au nom latin de l’empereur explique très simplement ce changement. Autrement dit, des lecteurs anciens savaient déjà de qui il s’agissait.
Le portrait correspond
Le nombre n’est pas le seul indice. Plusieurs traits de la bête renvoient au même homme et à la même époque :
- Le persécuteur. Il est donné à la bête « de faire la guerre contre les saints et de les vaincre » (13:7). En 64, après le grand incendie de Rome, Néron fait arrêter et exécuter les chrétiens de la ville, comme le raconte Tacite (Annales 15.44). C’est la première persécution officielle de l’Empire. Elle durera jusqu’à sa mort, en juin 68, soit environ trois ans et demi : le livre dit qu’il fut donné à la bête « autorité d’agir quarante-deux mois » (13:5).
- Les sept rois. L’ange explique : « Les cinq sont tombés, l’un est, l’autre n’est pas encore venu, et quand il viendra, il doit rester peu » (17:10). Si l’on compte les empereurs à partir de Jules César, comme Suétone dans ses Vies des douze Césars, cinq sont « tombés » (Jules César, Auguste, Tibère, Caligula, Claude), le sixième « est » (Néron), et le septième, Galba, ne régna que sept mois.
- La blessure guérie. Une des têtes de la bête est « comme égorgée à mort ; et la plaie de sa mort fut guérie » (13:3). Après le suicide de Néron, l’Empire sombra dans la guerre civile de l’« année des quatre empereurs », avant d’être rétabli par Vespasien. Et une rumeur tenace annonçait que Néron allait revenir : plusieurs imposteurs se firent passer pour lui (Tacite, Histoires 2.8).
- Le culte de l’empereur. Néron se faisait acclamer comme un dieu. En 66, le roi d’Arménie Tiridate s’agenouilla devant lui en disant, selon Dion Cassius : « je suis venu vers toi, mon dieu, pour me prosterner devant toi ».
Les autres lectures
Il faut être honnête : ce n’est pas la seule lecture.
- Irénée lui-même proposait des noms grecs, comme Lateinos, « le Latin », sans trancher.
- D’autres voient dans 666 un nombre symbolique : six, à qui il manque un pour faire sept, le chiffre de la plénitude, répété trois fois. Ce serait le nombre de l’imitation de Dieu.
- Au fil des siècles, chaque époque a cherché le nom dans son propre temps, et la lecture futuriste attend un personnage encore à venir.
Mais une seule lecture répond à toutes les conditions que pose le texte : un nom d’homme, que les premiers lecteurs pouvaient calculer, qui correspond au persécuteur de leur temps, et qui explique la variante 616 que l’on trouve dans les manuscrits. Cette lecture s’accorde avec ce que l’Apocalypse répète du début à la fin : tout cela devait arriver bientôt.
Pour aller plus loin :
- Bientôt : le premier mot de l’Apocalypse
- Qui est Babylone la Grande ?
- 70 apr. J.-C. : le jour où tout a changé


