
C’est l’une des figures les plus saisissantes de l’Apocalypse : une femme vêtue de pourpre et d’écarlate, assise sur une bête, une coupe d’or à la main, et sur son front un nom :
Babylone la grande, la mère des prostituées et des abominations de la terre. Et je vis la femme ivre du sang des saints et du sang des témoins de Jésus.
— Apocalypse 17:5-6
Qui est-elle ? Depuis des siècles, trois réponses se font face : Rome, une ville ou une puissance encore à venir, et Jérusalem. Le commentaire de Révélation de Jésus-Christ présente les arguments de chaque lecture sans trancher. Ici, à Vox Veritas, nous défendons la troisième, et voici pourquoi.
Les citations de l’Apocalypse sont tirées de Révélation de Jésus-Christ, traduction au plus près du grec. Les autres citations bibliques sont celles de la Bible Louis Segond (1910).
La clé que donne le livre lui-même
L’Apocalypse appelle Babylone « la grande cité » (17:18 ; 18:10, 16, 18, 19, 21). Or l’expression apparaît pour la première fois au chapitre 11, à propos des deux témoins tués par la bête :
Et leur cadavre, sur la place de la grande cité, qui est appelée spirituellement Sodome et Égypte, là où leur Seigneur aussi fut crucifié.
— Apocalypse 11:8
Le livre identifie lui-même « la grande cité » : c’est la ville où le Seigneur a été crucifié. C’est Jérusalem. Jésus avait dit : « il ne convient pas qu’un prophète périsse hors de Jérusalem » (Luc 13:33). Jérémie appelait déjà Jérusalem « cette grande ville » (Jérémie 22:8).
Si « la grande cité » désigne Jérusalem en 11:8, il faut une raison sérieuse pour qu’elle désigne une autre ville quelques chapitres plus loin.
Une prostituée qui avait un mari
Babylone est présentée comme une prostituée. Dans les Écritures, cette image n’est jamais employée pour une nation païenne quelconque. Elle désigne la ville ou le peuple qui était lié à Dieu par une alliance, et qui l’a trahi :
Quoi donc ! la cité fidèle est devenue une prostituée ! Elle était remplie d’équité, la justice y habitait, et maintenant il y a des assassins !
— Ésaïe 1:21
Le chapitre 16 d’Ézéchiel développe la même image sur tout un chapitre : Jérusalem, l’épouse que l’Éternel avait parée, « s’est prostituée » (Ézéchiel 16:15). Une ville qui n’a jamais été épouse ne peut pas devenir adultère. Rome n’avait aucune alliance avec le Dieu d’Israël ; Jérusalem, si.
Le sang des prophètes
Le chapitre 18 se termine par l’accusation la plus lourde :
Et en elle le sang des prophètes et des saints a été trouvé, et de tous ceux qui ont été égorgés sur la terre.
— Apocalypse 18:24
Ce sont presque les mots de Jésus contre Jérusalem, quelques jours avant sa mort :
afin que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis le sang d’Abel le juste jusqu’au sang de Zacharie […] Je vous le dis en vérité, tout cela retombera sur cette génération. Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés…
— Matthieu 23:35-37
Rome a certes persécuté les chrétiens, mais elle n’a pas tué les prophètes d’Israël. C’est à Jérusalem que Jésus impute « tout le sang innocent répandu sur la terre », et il annonce que ce jugement tombera sur cette génération.
« Sortez du milieu d’elle »
Une voix venue du ciel avertit le peuple de Dieu :
Sortez, mon peuple, hors d’elle, afin que vous ne preniez pas part à ses péchés, et de ses plaies, afin que vous n’en receviez pas.
— Apocalypse 18:4
C’est exactement la consigne que Jésus avait donnée pour Jérusalem : « que ceux qui seront au milieu de Jérusalem en sortent » (Luc 21:21). Et c’est ce que firent les chrétiens de Jérusalem, qui s’enfuirent à Pella avant le siège, comme nous l’avons vu dans 70 apr. J.-C. : le jour où tout a changé. Babylone brûle (18:8-9) ; Jérusalem et son Temple ont brûlé en 70.
Et les sept collines ?
L’argument le plus fort pour Rome se trouve en 17:9 : « Les sept têtes sont sept montagnes, sur lesquelles la femme est assise. » Pour un habitant de l’Empire, l’allusion à Rome, la ville aux sept collines, était évidente. Et en 17:18, la femme est « la grande cité, qui a la royauté sur les rois de la terre » : au premier siècle, c’est Rome qui faisait et défaisait les rois.
Il faut reconnaître la force de cet argument. Voici comment y répondent ceux qui lisent Babylone comme Jérusalem :
- L’ange donne lui-même une seconde explication : « Et ce sont sept rois » (17:9-10). Chez les prophètes, la montagne est l’image d’un royaume : Babylone est « la montagne de destruction » (Jérémie 51:25).
- La femme est assise sur la bête. La bête, c’est l’Empire, Rome. La femme qui la chevauche et s’enivre du sang des saints est une autre entité, alliée à la bête, puis détruite par elle : « les dix cornes que tu as vues, et la bête, ceux-ci haïront la prostituée […] et ils la consumeront au feu » (17:16). Rome qui brûle Rome n’a pas de sens ; Rome qui brûle Jérusalem, c’est l’histoire de l’an 70.
- La royauté de Jérusalem est celle de « la cité du grand Roi » (Matthieu 5:35), d’où la Loi devait sortir pour les nations (Ésaïe 2:3), et qu’elle a trahie.
Deux femmes, deux cités
L’Apocalypse se termine sur un diptyque. Le même ange, « l’un des sept anges qui avaient les sept coupes », montre d’abord à Jean la prostituée (17:1), puis « l’épouse, la femme de l’Agneau », la nouvelle Jérusalem qui descend du ciel (21:9-10).
Paul avait déjà fait cette opposition :
Elle correspond à la Jérusalem actuelle, qui est dans la servitude avec ses enfants. Mais la Jérusalem d’en haut est libre, c’est notre mère.
— Galates 4:25-26
Une Jérusalem tombe, l’autre descend. Lue ainsi, l’Apocalypse n’est pas un code sur l’avenir lointain de Rome ou de nos capitales modernes : c’est le récit du passage d’une alliance à l’autre, accompli dans la génération qui l’a reçu.
Pour aller plus loin :
- Bientôt : le premier mot de l’Apocalypse
- 70 apr. J.-C. : le jour où tout a changé
- Cette génération ne passera point


