I · Le retour du Christ

1948 : un signe prophétique ?

Pour beaucoup de chrétiens, la naissance de l'État d'Israël a lancé le compte à rebours de la fin. D'où vient cette lecture, ce que dit vraiment la parabole du figuier, et pourquoi les dates n'ont pas tenu.

23 octobre 2026

« Instruisez-vous par une comparaison tirée du figuier » (Matthieu 24:32).
« Instruisez-vous par une comparaison tirée du figuier » (Matthieu 24:32).

Le 14 mai 1948, à Tel-Aviv, David Ben Gourion proclame la naissance de l’État d’Israël. Pour des millions de chrétiens, surtout en Amérique du Nord, cette date est devenue bien plus qu’un événement politique : le signe que l’horloge prophétique s’était remise en marche, et que la fin du monde était proche.

Cet article ne porte pas sur la politique du Proche-Orient, ni sur le droit d’un peuple à vivre en paix. Il porte sur une question de lecture : est-ce que la Bible annonce 1948 ?

Les citations bibliques sont celles de la Bible Louis Segond (1910).

D’où vient cette lecture ?

Elle est plus récente qu’on ne le croit. Elle vient d’un système d’interprétation appelé le dispensationalisme, développé au XIXᵉ siècle par le prédicateur anglo-irlandais John Nelson Darby, puis diffusé à grande échelle par les notes de la Bible de Scofield (1909), très lue dans les Églises évangéliques américaines.

Ce système sépare nettement le destin de l’Église et celui d’Israël. Il enseigne que les prophéties de Jésus sur la fin concernent un avenir lointain, et qu’un retour du peuple juif sur sa terre en serait le signal de départ. Quand l’État d’Israël est né en 1948, beaucoup y ont vu la confirmation éclatante de cette lecture.

Le figuier

Le texte au centre de cette interprétation est la parabole du figuier, dans le discours du mont des Oliviers :

Instruisez-vous par une comparaison tirée du figuier. Dès que ses branches deviennent tendres, et que les feuilles poussent, vous connaissez que l’été est proche. De même, quand vous verrez toutes ces choses, sachez que le Fils de l’homme est proche, à la porte. Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive.

— Matthieu 24:32-34

Le raisonnement est le suivant : le figuier représenterait Israël ; ses feuilles qui poussent, la renaissance de l’État en 1948 ; et « cette génération » serait celle qui a vu 1948. Tout devait donc s’accomplir avant que cette génération ne disparaisse.

Ce que dit le texte

Relisons-le lentement.

1. Le figuier est une comparaison, pas un code. Jésus prend un exemple tiré de la nature : quand les feuilles poussent, l’été approche. Luc le rend encore plus clair : « Voyez le figuier, et tous les arbres. Dès qu’ils ont poussé, vous connaissez de vous-mêmes, en regardant, que déjà l’été est proche » (Luc 21:29-30). Si n’importe quel arbre fait l’affaire, le figuier ne désigne pas Israël : il illustre simplement comment on reconnaît une saison.

2. Les signes, ce sont « toutes ces choses ». Ce qui doit être observé, ce n’est pas un arbre, mais « toutes ces choses » que Jésus vient de décrire : les faux messies, les guerres, la persécution des disciples, l’abomination dans le lieu saint, et surtout, chez Luc, « Jérusalem investie par des armées » (Luc 21:20). Ce sont les événements qui ont mené à la destruction de Jérusalem en 70.

3. « Vous » et « cette génération ». Jésus dit : « quand vous verrez ». Il parle à ses disciples, assis devant lui. Et « cette génération », dans l’évangile de Matthieu, désigne toujours les contemporains de Jésus, comme nous l’avons montré dans Cette génération ne passera point. Rien dans le texte ne permet de sauter vingt siècles jusqu’à 1948.

4. Le seul figuier symbolique de Matthieu. Quelques jours plus tôt, Jésus avait rencontré un figuier couvert de feuilles mais sans fruit, et lui avait dit : « Que jamais fruit ne naisse de toi ! » (Matthieu 21:19). Si l’on tient à voir dans le figuier une image du système religieux de son temps, c’est un figuier qui sèche, pas un figuier qui refleurit.

Des dates qui n’ont pas tenu

L’interprétation de 1948 a produit une série de prédictions précises, et toutes ont échoué.

  • En 1970, Hal Lindsey publie The Late Great Planet Earth, l’un des livres chrétiens les plus vendus du siècle. Il y présente 1948 comme le bourgeonnement du figuier, et laisse entendre qu’une génération de quarante ans conduirait à l’accomplissement de tout cela vers 1988.
  • En 1988, Edgar Whisenant diffuse à des millions d’exemplaires une brochure intitulée 88 raisons pour lesquelles l’enlèvement aura lieu en 1988.
  • Quand 1988 passe, la « génération » s’allonge : soixante-dix ans, puis quatre-vingts, en s’appuyant sur le Psaume 90:10. On a alors visé 2018, puis 2028.

Une lecture qui doit sans cesse repousser sa propre date devrait au moins nous faire douter. Jésus, lui, n’a jamais repoussé la sienne : il l’a fixée à « cette génération », et elle s’est accomplie.

Pourquoi c’est important

Ce n’est pas un débat d’experts. Lire 1948 comme un signe prophétique a des conséquences concrètes :

  • Sur la foi. Chaque date manquée a ébranlé des croyants sincères, et donné aux sceptiques une raison de dire que la Bible se trompe. Ce n’est pas la Bible qui s’est trompée, c’est la lecture qu’on en faisait.
  • Sur la façon de lire l’actualité. Quand on cherche l’Apocalypse dans le journal, chaque guerre au Proche-Orient devient un signe de la fin, et l’on finit par regarder des souffrances humaines bien réelles comme l’accomplissement d’un calendrier.
  • Sur l’amour du prochain. Aucune lecture de la prophétie ne peut justifier qu’on se réjouisse de la guerre, de quelque côté que ce soit. Le commandement de Jésus reste le même pour tous les peuples : aimer son prochain comme soi-même.

En résumé

La Bible ne parle pas de 1948. La parabole du figuier annonçait aux disciples comment reconnaître l’approche d’un événement qu’ils allaient vivre eux-mêmes, la fin de l’âge du Temple. Sortir de la lecture de 1948, ce n’est pas perdre l’espérance : c’est retrouver ce que Jésus a réellement dit, à ceux à qui il l’a dit.

Pour aller plus loin :