I · Le retour du Christ

« Bientôt » : le premier mot de l'Apocalypse

L'Apocalypse s'ouvre et se ferme sur la même annonce : ce qui doit arriver bientôt, car le temps est proche. Et si on prenait Jean au mot ?

23 octobre 2026

Les sept assemblées d'Asie auxquelles Jean adresse son livre, de Patmos à Laodicée. Carte de la couverture de Révélation de Jésus-Christ.
Les sept assemblées d'Asie auxquelles Jean adresse son livre, de Patmos à Laodicée. Carte de la couverture de Révélation de Jésus-Christ.

On lit souvent l’Apocalypse comme un calendrier de la fin du monde, une suite d’événements qui attendraient encore leur heure, deux mille ans plus tard. Pourtant, avant même la première vision, Jean pose une balise. Elle est dans la toute première phrase du livre, et elle revient à la dernière page.

Révélation de Jésus-Christ, que Dieu lui donna pour montrer à ses serviteurs ce qui doit arriver bientôt ; et il la signifia, en l’envoyant par son ange, à son serviteur Jean.

— Apocalypse 1:1

Deux versets plus loin :

Heureux celui qui lit et ceux qui écoutent les paroles de la prophétie et gardent ce qui y est écrit, car le temps est proche.

— Apocalypse 1:3

Les citations de l’Apocalypse sont tirées de Révélation de Jésus-Christ, traduction au plus près du grec.

Ce que dit le grec

« Bientôt » traduit l’expression grecque ἐν τάχει (en tachei), formée sur le mot qui veut dire « vitesse ». Certains proposent de la comprendre comme « rapidement » : quand les événements commenceront, un jour lointain, ils se dérouleront vite. Mais le verset 3 ferme cette porte, puisqu’il dit en toutes lettres que le temps lui-même est proche. Jean emploie aussi l’adverbe de la même famille, ταχύ (tachu), dans la bouche de Jésus : « je viens bientôt » (2:16, 3:11, 22:7, 22:12, 22:20).

« Le temps est proche » traduit ὁ καιρὸς ἐγγύς (ho kairos engus). Le mot kairos ne désigne pas une durée vague, mais un moment précis et décisif. Engus veut dire « proche », comme une chose qu’on peut toucher. Jésus avait employé exactement ces deux mots quelques jours avant sa mort : « Mon temps est proche » (Matthieu 26:18). Personne ne comprend cette phrase-là comme une affaire de deux mille ans.

Le livre s’ouvre et se ferme sur la même annonce

Ce n’est pas une formule glissée en passant. Jean encadre tout son livre par la même affirmation, au début et à la fin :

Début du livreFin du livre
« ce qui doit arriver bientôt » (1:1)« ce qui doit arriver bientôt » (22:6)
« le temps est proche » (1:3)« le temps est proche » (22:10)
« Heureux celui qui… garde » (1:3)« Heureux celui qui garde » (22:7)

Et le tout dernier mot de Jésus dans la Bible tient dans la même idée :

Celui qui témoigne de ces choses dit : « Oui, je viens bientôt. » Amen ; viens, Seigneur Jésus.

— Apocalypse 22:20

Tout ce qui se trouve entre ces deux bornes, les sceaux, les trompettes, les coupes, la bête, Babylone, est donc présenté par l’auteur lui-même comme proche de ses premiers lecteurs.

Jean reprend Daniel… et change la fin

Le plus frappant apparaît quand on met l’Apocalypse à côté du livre de Daniel, que les premiers chrétiens connaissaient bien.

Quand Daniel explique au roi Nebucadnetsar le sens de son rêve, il lui annonce ce que Dieu a révélé : « ce qui arrivera dans la suite des temps » (Daniel 2:28, Louis Segond). Dans la traduction grecque de Daniel, celle que lisaient les Juifs et les chrétiens de langue grecque, cette phrase contient les mots ἃ δεῖ γενέσθαι (ha dei genesthai), « ce qui doit arriver ».

Or ce sont exactement les mots de Jean en Apocalypse 1:1. Jean emprunte la tournure de Daniel, mais il en change la fin : là où Daniel parlait de la fin des jours, Jean écrit en tachei, « bientôt ». Pour un lecteur qui connaissait Daniel, le message était limpide : ce que le prophète voyait de loin arrive maintenant.

Sceller ou ne pas sceller

Le contraste devient encore plus net à la fin des deux livres.

Daniel reçoit l’ordre de sceller ses visions, parce qu’elles concernent un avenir éloigné :

Pour toi, tiens secrète cette vision, car elle se rapporte à des temps éloignés.

— Daniel 8:26 (Louis Segond)

Toi, Daniel, tiens secrètes ces paroles, et scelle le livre jusqu’au temps de la fin.

— Daniel 12:4 (Louis Segond)

Jean reçoit l’ordre exactement inverse :

Ne scelle pas les paroles de la prophétie de ce rouleau, car le temps est proche.

— Apocalypse 22:10

Daniel scelle, parce que c’est loin. Jean ne scelle pas, parce que c’est proche. Daniel vivait au VIᵉ siècle avant notre ère, et on lui disait d’attendre plusieurs siècles. Si l’Apocalypse annonçait des événements encore plus lointains, deux mille ans et plus, l’ordre donné à Jean aurait dû être le même, et même plus fort. Il est le contraire.

À qui le livre est-il adressé ?

L’Apocalypse n’est pas une lettre ouverte à des lecteurs du XXIᵉ siècle. Elle est adressée, nommément, à sept assemblées bien réelles de la province d’Asie, au premier siècle : Éphèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie et Laodicée (Apocalypse 1:4, 1:11). Ce sont les villes de la carte en tête de cet article.

Le verset 1:3 décrit d’ailleurs la scène : un lecteur lit le rouleau à voix haute, et l’assemblée écoute. « Heureux celui qui lit et ceux qui écoutent » : le bonheur promis concerne ceux qui entendent ce texte, là, dans leur assemblée, et qui le gardent, c’est-à-dire qui le mettent en pratique. On ne promet pas le bonheur à quelqu’un pour avoir écouté la description d’événements qu’il ne verra jamais.

Trois façons de lire « bientôt »

Devant ces mots, il n’y a au fond que trois possibilités :

  1. Jean s’est trompé, et Jésus avec lui : ce qui devait arriver bientôt n’est jamais arrivé.
  2. « Bientôt » ne veut pas dire bientôt : c’est l’explication la plus répandue, souvent appuyée sur « pour le Seigneur, un jour est comme mille ans » (2 Pierre 3:8). Mais alors le mot ne veut plus rien dire, et l’avertissement « le temps est proche » ne pouvait servir à rien pour les sept assemblées qui l’entendaient.
  3. Jean disait vrai : ce qu’il annonçait est arrivé dans la génération de ses premiers lecteurs.

C’est la troisième lecture que nous prenons au sérieux à Vox Veritas. Elle demande de relire l’Apocalypse avec les yeux du premier siècle, à la lumière d’un événement que tous les Juifs et tous les chrétiens de l’époque ont vu ou entendu raconter : la destruction de Jérusalem et de son Temple, en l’an 70. Jésus lui-même l’avait liée à sa venue, et avait fixé un délai : « cette génération ne passera point » (Cette génération ne passera point).

Laisser le texte parler

Le principe est simple : avant de demander ce que l’Apocalypse signifie pour nous, demander ce qu’elle disait à ceux à qui elle était adressée. Et la première chose qu’elle leur disait, c’est que tout cela arrivait bientôt.

Pour aller plus loin :