
Dès son premier chapitre, l’Apocalypse donne sa devise, en une phrase, et cette phrase contient un mot qui divise les lecteurs : γῆ (gē). Ce mot grec veut dire « terre », au sens de la planète ou de la terre habitée. Il veut aussi dire « pays ». Selon le sens qu’on choisit, le verset annonce un événement mondial ou un deuil national.
Or, la phrase vise des gens précis : ceux qui ont transpercé Jésus.
Les citations de l’Apocalypse sont tirées de Révélation de Jésus-Christ, traduction au plus près du grec. Les autres citations bibliques sont celles de la Bible Louis Segond (1910).
Le verset
Voici, il vient avec les nuées, et tout œil le verra, et ceux qui l’ont transpercé ; et toutes les tribus de la terre se lamenteront sur lui. Oui, amen.
— Apocalypse 1:7
Jean réunit deux prophètes : Daniel 7:13, la venue avec les nuées (voir Venant sur les nuées), et Zacharie 12, que voici :
Alors je répandrai sur la maison de David et sur les habitants de Jérusalem Un esprit de grâce et de supplication, Et ils tourneront les regards vers moi, celui qu’ils ont percé. Ils pleureront sur lui comme on pleure sur un fils unique, Ils pleureront amèrement sur lui comme on pleure sur un premier-né. En ce jour-là, le deuil sera grand à Jérusalem, Comme le deuil d’Hadadrimmon dans la vallée de Meguiddon. Le pays sera dans le deuil, chaque famille séparément.
— Zacharie 12:10-12
Trois faits sont sûrs. Jésus fait la même combinaison en Matthieu 24:30, dans un discours sur le Temple qui fixe un délai à « cette génération » (24:34). Jean écrit « transpercé », comme l’hébreu, alors que la Septante, la version grecque, a compris autre chose ; l’Évangile de Jean cite ce verset au coup de lance (Jean 19:37). Et le verbe est au présent, « il vient », à quelques lignes du « bientôt » d’ouverture (Bientôt).
Qui l’a transpercé ?
Pris au sens strict, c’est un soldat romain (Jean 19:34). Le verset de Jean élargit au groupe, et Pierre fait de même dans les Actes, devant ses auditeurs de Jérusalem : « ce Jésus que vous avez crucifié » (Actes 2:36).
Pour les premiers lecteurs, c’étaient donc des personnes réelles, leurs contemporains. La lecture prétériste s’appuie sur ce point : si ceux qui l’ont transpercé devaient voir sa venue, celle-ci regardait leur génération. Une précision s’impose : cet argument vise des responsables d’un moment. Il ne désigne pas un peuple à travers les siècles.
Les lectures futuristes y voient plutôt Israël à la fin de l’histoire, ou, plus largement, tous ceux qui ont rejeté le Christ. Le « et » grec qui introduit le groupe peut d’ailleurs se lire « et » ou « même ».
La première lecture : « du pays »
Kenneth Gentry, avec Moses Stuart, Milton Terry, J. Stuart Russell et David Chilton, fait de ce verset le thème du livre et le lit comme une venue en jugement contre Jérusalem. L’argument tient en trois points.
Le contexte de Zacharie est local. La scène se déroule à Jérusalem, et c’est « le pays » qui est en deuil, famille par famille, de la maison de David à celle de Lévi.
Le vocabulaire vient de là. C’est un argument fort, qui se vérifie dans la Septante de Zacharie 12:12 : καὶ κόψεται ἡ γῆ κατὰ φυλὰς φυλάς, « et le pays se lamentera, tribu par tribu ». Les trois mots de Jean, se lamenter (koptō), tribu (phylē) et gē, sont dans ce verset, et le verset 14 ajoute « toutes les tribus qui restent » (πᾶσαι αἱ ὑπολελειμμέναι φυλαί). Pour cette lecture, dans une phrase qui cite Zacharie, gē veut donc dire « le pays ».
L’Apocalypse connaît les tribus d’Israël. Au chapitre 7, Jean parle de « toute tribu des fils d’Israël » (7:4), puis, à part, d’une foule « de toute nation et de tribus et de peuples et de langues » (7:9).
La seconde lecture : « de la terre »
La traduction de Pierre Savignac a retenu « terre », et ce choix a lui aussi des raisons.
La formule complète est celle d’Abraham. En Genèse 12:3 et 28:14, la Septante dit exactement πᾶσαι αἱ φυλαὶ τῆς γῆς, ce que la Segond rend ainsi : « toutes les familles de la terre seront bénies en toi » (28:14). L’hébreu y emploie adamah, la terre habitée, plus large qu’Israël. Jean n’écrit pas seulement « tribu » et « pays » : il écrit « toutes les tribus de la terre », et c’est cette suite de mots qui se trouve dans la Genèse et non dans Zacharie. Il élargirait ainsi la scène à toutes les nations. La promesse faite à Abraham de bénir les familles de la terre deviendrait le deuil de ces mêmes familles.
L’Apocalypse a une perspective mondiale. Elle s’adresse à des assemblées d’Asie, loin de la Judée, et phylē y désigne aussi les peuples : « toute tribu et langue et peuple et nation » (5:9), une formule qui revient plusieurs fois et qui dit l’humanité entière. Le mot n’est donc pas réservé à Israël.
« Tout œil » va dans le même sens. Mark Hitchcock et Richard Mayhue, critiques du prétérisme, objectent qu’une venue vue de tous n’a pas eu lieu en 70. Des prétéristes comme David Curtis répondent que « voir » peut vouloir dire percevoir, reconnaître ; c’est défendable, mais il faut bien avouer que cette réponse demande un effort au mot.
Un deuil de quoi ?
Une autre question traverse les deux lectures. Chez Zacharie, le deuil vient d’« un esprit de grâce et de supplication » : c’est un deuil de repentir. Thomas Ice soutient que Zacharie 12-14 annonce la délivrance d’Israël, et non son jugement. Si c’est le cas, appliquer le verset au désastre de 70 force le texte.
On peut répondre que Jean reprend l’image sans en reprendre tout le contexte, et que le deuil peut être de repentir autant que de détresse. Le verbe koptō désigne le geste de se frapper la poitrine ; il ne dit pas à lui seul si c’est de regret ou d’épouvante. La question reste ouverte.
Ce que le mot ne tranche pas
Il faut ici éviter un piège. On croit souvent que tout dépend de gē, et que « pays » prouve 70. Ce n’est pas le cas.
Un futuriste peut parfaitement lire « pays » et attendre un deuil d’Israël à la fin de l’histoire. Un lecteur peut aussi lire « terre » et placer la scène au premier siècle : la chute de Jérusalem a été connue dans tout l’Empire, où Rome l’a célébrée jusque sur ses monnaies. Le sens du mot ne fixe donc pas la date, et la date ne fixe pas le sens du mot. Ce qui fixe la date, c’est autre chose : le présent « il vient », le « bientôt » du livre, et la présence dans le verset de ceux qui ont transpercé Jésus.
Reste la question de la date du livre lui-même, que beaucoup de spécialistes placent vers 95 : si l’Apocalypse est postérieure à 70, le verset ne peut plus annoncer cette chute. Les prétéristes soutiennent une date antérieure, et ce débat est un sujet en soi.
Deux lectures, une même pointe
Sur gē, nous ne cachons pas qu’on peut hésiter : les mots de Jean sont dans Zacharie, et sa formule est dans la Genèse. Peut-être a-t-il voulu qu’on entende les deux, le pays qui pleure et les nations qui regardent.
La pointe du verset ne change pas, elle : celui qu’on a transpercé n’est pas resté mort, et il vient. Ceux qui ont cru en finir avec lui auront à le regarder en face. Jean ajoute : « Oui, amen. »
Pour aller plus loin :
Sources : Septante, Zacharie 12:12-14 et Genèse 12:3 ; 28:14 ; Kenneth L. Gentry, Before Jerusalem Fell (1989) et « Preterism in Revelation (3) » (2024) ; Thomas Ice, « Preterism and Zechariah 12-14 » ; Mark Hitchcock, « A Critique of the Preterist View of Revelation and the Jewish War », Bibliotheca Sacra 164 (2007).


