I · Le retour du Christ

« Cette génération ne passera point »

Matthieu 24:34 fixe un délai. Que veut dire « génération » dans l'Évangile de Matthieu ? Les treize emplois du mot répondent d'eux-mêmes.

23 octobre 2026

ἡ γενεὰ αὕτη, « cette génération » : les trois mots grecs de Matthieu 24:34.
ἡ γενεὰ αὕτη, « cette génération » : les trois mots grecs de Matthieu 24:34.

Au milieu de son grand discours sur le mont des Oliviers, Jésus fixe un délai. Pas une date, mais une limite :

Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive.

— Matthieu 24:34

La même phrase revient presque mot pour mot chez Marc (13:30) et chez Luc (21:32). Elle a embarrassé des générations de lecteurs, parce que « tout cela », ce sont les événements que Jésus vient de décrire, jusqu’à la venue du Fils de l’homme. Si « cette génération » désigne les gens qui l’écoutaient, alors Jésus annonçait que tout s’accomplirait de leur vivant.

Plutôt que de chercher à quoi le verset devrait correspondre, regardons ce que le mot veut dire chez Matthieu lui-même.

Les citations bibliques sont celles de la Bible Louis Segond (1910).

La question des disciples

Tout commence au chapitre 24, en sortant du Temple. Les disciples montrent à Jésus la splendeur des bâtiments, et il leur répond :

Voyez-vous tout cela ? Je vous le dis en vérité, il ne restera pas ici pierre sur pierre qui ne soit renversée.

— Matthieu 24:2

Assis sur le mont des Oliviers, face au Temple, ils lui demandent alors : « Dis-nous, quand cela arrivera-t-il, et quel sera le signe de ton avènement et de la fin du monde ? » (24:3).

Deux remarques sur cette question :

  • Elle part du Temple qu’ils ont sous les yeux. C’est de sa destruction qu’ils veulent connaître le moment.
  • « La fin du monde » traduit en grec τῆς συντελείας τοῦ αἰῶνος (tēs sunteleias tou aiōnos), « l’achèvement de l’âge ». Le mot aiōn désigne un âge, une époque, pas la planète ni l’univers (qui se dirait kosmos). Les disciples demandent quand finira l’âge qu’ils connaissent, celui du Temple.

Tout le discours qui suit répond à ce « quand ? ». Le verset 34 en donne la réponse la plus claire.

Les treize « générations » de Matthieu

Le mot grec est γενεά (genea). Il apparaît treize fois dans l’Évangile de Matthieu. Les voici toutes :

PassageCe que dit le texteDe qui parle-t-on ?
1:17 (4 fois)« quatorze générations depuis Abraham jusqu’à David… »des générations successives, d’une vie humaine chacune
11:16« À qui comparerai-je cette génération ? »les contemporains de Jésus
12:39« Une génération méchante et adultère demande un miracle »ceux qui lui parlent
12:41« Les hommes de Ninive… condamneront cette génération »les contemporains de Jésus
12:42« La reine du Midi… condamnera cette génération »les contemporains de Jésus
12:45« Il en sera de même pour cette génération méchante »les contemporains de Jésus
16:4« Une génération méchante et adultère demande un miracle »les pharisiens et sadducéens présents
17:17« Race incrédule et perverse… jusques à quand serai-je avec vous ? »ceux qui sont là (Segond traduit ici genea par « race »)
23:36« tout cela retombera sur cette génération »les chefs religieux qu’il interpelle
24:34« cette génération ne passera point »?

En dehors de la généalogie du chapitre 1, où le mot désigne la durée d’une vie humaine, genea désigne chaque fois les gens qui vivent à ce moment-là. Jamais une race, jamais un peuple à travers les siècles, jamais une génération future.

Même en 17:17, où la Bible Segond traduit par « race », le reste du verset montre de qui Jésus parle : « jusques à quand serai-je avec vous ? ». Il s’adresse aux personnes devant lui.

Le verset qui précède le discours

Le parallèle le plus révélateur se trouve juste avant le chapitre 24. À la fin du chapitre 23, Jésus prononce un réquisitoire contre les chefs religieux de Jérusalem et conclut :

Je vous le dis en vérité, tout cela retombera sur cette génération. Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes […] Voici, votre maison vous sera laissée déserte.

— Matthieu 23:36-38

Puis il sort du Temple, et annonce qu’il n’en restera pas pierre sur pierre (24:1-2).

On a donc, à quelques versets d’intervalle, la même formule : « Je vous le dis en vérité… cette génération… tout cela ». En 23:36, personne ne doute qu’il parle de ses auditeurs : c’est sur eux que le jugement va retomber. Il n’y a aucune raison grammaticale pour que la même expression, dans le même discours, change de sens en 24:34.

« Cette génération » ou « cette race » ?

Une lecture répandue propose que genea signifie ici « la race juive » ou « l’humanité » : le peuple juif ne disparaîtra pas avant le retour du Christ. Trois choses s’y opposent :

  1. Le grec a un autre mot pour « race » : γένος (genos). Matthieu ne l’emploie pas ici.
  2. Le démonstratif « cette » (αὕτη, hautē) désigne ce qui est là, présent. Pour parler d’une génération future, Jésus aurait dit « cette génération-là » ou « la génération qui verra ces choses ».
  3. Les douze autres emplois de Matthieu vont tous dans le même sens, comme le montre le tableau.

Quarante ans

Dans l’Écriture, une génération représente traditionnellement environ quarante ans. Israël erra dans le désert « pendant quarante années, jusqu’à l’anéantissement de toute la génération qui avait fait le mal » (Nombres 32:13). L’épître aux Hébreux fait le même lien : « ils virent mes œuvres pendant quarante ans. Aussi je fus irrité contre cette génération » (Hébreux 3:9-10).

Jésus prononce le discours du mont des Oliviers vers l’an 30. Quarante ans plus tard, en 70, les légions romaines de Titus prennent Jérusalem et incendient le Temple. Il n’en reste effectivement pas pierre sur pierre. Luc, dans son récit du même discours, en avait même donné le signe : « Lorsque vous verrez Jérusalem investie par des armées, sachez alors que sa désolation est proche » (Luc 21:20).

Deux objections

« Mais personne ne connaît le jour ni l’heure. » C’est vrai, et Jésus le dit deux versets plus loin (24:36). Les deux affirmations ne se contredisent pas : le délai est connu (cette génération), le jour précis ne l’est pas. Un père peut dire à ses enfants « je rentre avant la fin de l’année » sans connaître le jour exact de son retour.

« Mais le soleil ne s’est pas obscurci, et les étoiles ne sont pas tombées. » Le verset 29 emploie le langage des prophètes. Ésaïe annonçait déjà, à propos de la chute de Babylone : « les étoiles des cieux et leurs astres ne feront plus briller leur lumière, le soleil s’obscurcira dès son lever, et la lune ne fera plus luire sa clarté » (Ésaïe 13:10). Babylone est tombée en 539 avant notre ère ; le soleil a continué de se lever. Dans le langage prophétique, ces images annoncent l’effondrement d’un monde, d’un ordre politique et religieux. Nous y reviendrons dans 70 apr. J.-C. : le jour où tout a changé.

Ce que Jésus a vraiment dit

Lu simplement, sans chercher à le faire entrer dans un calendrier venu d’ailleurs, Matthieu 24:34 dit exactement ce qu’il semble dire : les gens qui écoutaient Jésus verraient de leur vivant l’accomplissement de ce qu’il annonçait. Ce n’est pas une parole isolée. Jésus avait déjà dit : « quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point, qu’ils n’aient vu le Fils de l’homme venir dans son règne » (Matthieu 16:28).

Ce qu’il faut alors se demander, ce n’est pas si Jésus s’est trompé, mais ce que nous avons manqué dans la façon dont on nous a appris à lire ces textes.

Pour aller plus loin :