
À la fin du IIIᵉ siècle, le philosophe Porphyre consacre au prophète Daniel le douzième livre de son ouvrage contre les chrétiens. Sa thèse tient en une phrase : ce livre n’est pas de Daniel, il a été écrit en Judée au temps d’Antiochos Épiphane, et il ne prédit pas l’avenir, il raconte le passé.
L’ouvrage est perdu ; nous le connaissons surtout par Jérôme, qui le réfute dans son Commentaire sur Daniel en 407. Seize siècles plus tard, l’essentiel de cette thèse est la position de la plupart des savants critiques, et le débat n’est pas clos.
Les citations bibliques sont celles de la Bible Louis Segond (1910). Cet article expose les deux positions ; il ne tranche pas.
Ce que le livre dit de lui-même
Le récit se place à Babylone, à partir de « la troisième année du règne de Jojakim » (1:1), et se poursuit jusqu’au début de l’époque perse. Les visions des chapitres 7 à 12 sont racontées à la première personne par Daniel. Les traditions juive et chrétienne l’ont lu ainsi, et beaucoup de commentateurs conservateurs tiennent encore cette date. Jésus, en Matthieu 24:15, parle de ce « dont a parlé le prophète Daniel ».
Les arguments pour le IIᵉ siècle
La précision du chapitre 11, et son point de rupture. C’est l’argument central. Le chapitre suit les guerres des rois grecs de Syrie et d’Égypte avec un détail remarquable, jusqu’à celui que le texte appelle « un homme méprisé » (11:21), reconnu par tous les camps comme Antiochos IV. Il annonce la profanation du Temple de 167 av. J.-C. : les troupes « feront cesser le sacrifice perpétuel, et dresseront l’abomination du dévastateur » (11:31).
Puis les versets 40 à 45 ne correspondent plus à l’histoire connue. Le roi meurt entre la mer et la montagne sainte : « Il dressera les tentes de son palais entre les mers, vers la glorieuse et sainte montagne » (11:45). Or Antiochos est mort en Perse, à Tabæ, en 164. De là le raisonnement de John J. Collins et de la plupart des critiques : l’auteur connaît la profanation, ignore la purification du Temple et la fin du roi, donc il écrit entre 167 et 164.
Les difficultés historiques. Belschatsar, présenté comme roi, est dit fils de Nebucadnetsar (5:2), alors que les tablettes cunéiformes en font le fils de Nabonide, et le prince héritier plutôt que le roi. « Darius, le Mède » (5:31), qui reçoit le royaume après la chute de Babylone, n’est connu par aucune source extérieure.
La langue. Le chapitre 3 nomme des instruments de musique dont trois portent des noms grecs. S. R. Driver en concluait, à la fin du XIXᵉ siècle, que le grec exigeait une date postérieure à la conquête d’Alexandre.
La place dans le canon. La Bible hébraïque range Daniel parmi les Écrits, non parmi les Prophètes. Et Ben Sira, vers 180 av. J.-C., qui passe en revue les grands hommes d’Israël (chapitres 44 à 49), ne le nomme pas.
Les arguments pour une date plus ancienne
Belschatsar, justement. L’argument se retourne. Le livre sait qu’il exerçait le pouvoir à Babylone, et le Récit en vers de Nabonide dit bien que son père lui « confia la royauté ». En Daniel 5:29, il accorde « la troisième place » du royaume : on y voit le signe d’un auteur sachant que lui-même n’était que le deuxième. Le mot « père », ajoutent-ils, peut désigner un ancêtre ou un prédécesseur. Pour Darius, ils proposent Gubaru (Whitcomb) ou Cyrus (Wiseman), sans faire l’unanimité.
La langue, encore. Les mots grecs se limitent à des noms d’instruments, et marchands et soldats grecs circulaient au Proche-Orient bien avant Alexandre. Sur l’araméen, Kenneth Kitchen a soutenu en 1965 qu’il s’agit d’un araméen d’empire, à lui seul à peu près indatable entre 600 et 330 av. J.-C., et que la langue ne pouvait décider seule de la date. Cela ne prouve pas le VIᵉ siècle, mais retire à l’argument sa force contraignante. D’autres savants contestent ses conclusions.
Ézéchiel. Le prophète de l’exil nomme « Noé, Daniel et Job » (Ézéchiel 14:14). Mais l’orthographe hébraïque et cette compagnie font penser à beaucoup de critiques à un sage antique, le Danel des textes d’Ougarit.
Le silence et le canon. Ben Sira ne nomme pas non plus Esdras, ce qui affaiblit l’argument du silence. Et à Qumrân, on cite « le livre de Daniel, le prophète ».
La présupposition. Porphyre rejetait d’emblée toute prédiction : ce qui est exact a été écrit après coup, ce qui ne l’est pas est conjecture. La datation basse dépend donc en partie, disent ces auteurs, de ce qu’on tient pour possible. La réponse des critiques est sérieuse : leur argument repose sur une observation, la rupture des versets 40 à 45, que l’on peut constater sans rien présupposer. Jérôme, lui, reportait ces versets sur un Antichrist à venir.
Ce que Qumrân montre, et ce qu’il ne montre pas
Huit manuscrits de Daniel, tous fragmentaires, ont été retrouvés à Qumrân. Le plus ancien, 4QDanᶜ (4Q114), contient des passages des chapitres 8 à 11, et ses éditeurs le dataient de la fin du IIᵉ siècle av. J.-C. d’après l’écriture.
En 2025, une étude parue dans PLOS One (Popović et ses collègues) a donné pour ce fragment une fourchette de carbone 14 de 230 à 160 av. J.-C. Les deux camps s’en réclament. Des auteurs conservateurs, comme Bryant Wood, y voient un coup porté à la date basse : la fourchette s’achève juste après 167, et l’annexe de l’étude juge improbable, vu ses fautes, que le copiste soit l’auteur. Les auteurs de l’étude lisent autrement : la fourchette recouvre la période où la fin du livre a sans doute été rédigée, et ce serait le premier fragment biblique connu datant du temps de ses auteurs présumés.
Une fourchette donne une plage, pas une année. Le résultat resserre la question ; il ne la règle pas.
Le statut du livre compte aussi. Le Florilège de Qumrân (4Q174) le cite comme un livre prophétique, et le premier livre des Maccabées, vers 100 av. J.-C., connaît Daniel dans la fosse aux lions (2:60). Les tenants d’une date haute demandent comment un écrit des années 160 aurait acquis si vite une telle autorité. Les critiques répondent que Qumrân respectait aussi des écrits récents, et que la crise maccabéenne a pu assurer au livre un succès rapide.
La Septante, un témoin plus discret
On invoque parfois la Septante comme si tout l’Ancien Testament grec datait du IIIᵉ siècle av. J.-C. Or la traduction de Daniel est généralement placée autour de 100 av. J.-C. : elle ne prouve pas l’ancienneté du livre. Son intérêt est ailleurs. Elle s’écarte fortement de l’hébreu et de l’araméen, surtout aux chapitres 4 à 6, au point que l’Église l’a remplacée par la version de Théodotion. Elle ajoute Suzanne, Bel et le Dragon.
Des récits sur Daniel ont donc circulé sous plusieurs formes. La Prière de Nabonide (4Q242), trouvée à Qumrân, raconte d’ailleurs une histoire voisine de Daniel 4, attachée à Nabonide. Beaucoup de savants, comme Collins, en tirent une position intermédiaire : des récits de cour plus anciens, chapitres 1 à 6, réunis au IIIᵉ siècle ou au début du IIᵉ, auxquels les visions auraient été ajoutées entre 167 et 164. Les conservateurs tiennent au contraire le tout pour l’œuvre d’un seul témoin.
Pourquoi ce débat compte
Il engage la nature du livre. Écrites au VIᵉ siècle, ses visions sont une prédiction à longue portée. Écrit vers 165, le chapitre 11 est en grande partie de l’histoire présentée comme prophétie, pour encourager des persécutés.
Il engage la lecture des royaumes. Les quatre royaumes des chapitres 2 et 7 s’arrêtent à la Grèce pour la plupart des critiques (Babylone, les Mèdes, les Perses, la Grèce), et vont jusqu’à Rome pour la lecture chrétienne ancienne (Babylone, la Perse, la Grèce, Rome). De même, l’Oint retranché de 9:26 est Onias III pour les uns, Jésus pour les autres.
Mais la date ne décide pas de tout. Quelle que soit l’année de sa rédaction, le livre existait avant Jésus, qui le reprend pour annoncer la ruine du Temple. La question du sens des soixante-dix semaines ne se règle donc pas par la seule date.
En résumé
Les faits : la thèse tardive remonte à Porphyre ; le chapitre 11 suit l’histoire jusqu’à Antiochos IV, puis s’en écarte ; le livre était copié à Qumrân dès le IIᵉ siècle av. J.-C. L’interprétation : un auteur des années 160, un prophète de l’exil, ou un livre formé par étapes. Ni la langue, ni Qumrân, ni la Septante ne tranchent. Chacun doit expliquer ce qui lui résiste : la date haute, Darius le Mède et les noms grecs ; la date basse, la vitesse de la réception et les connaissances sur Belschatsar.
Pour aller plus loin :
- Les 70 semaines de Daniel
- 70 apr. J.-C. : le jour où tout a changé
- Cette génération ne passera point
Sources : Jérôme, Commentaire sur Daniel*, avec les fragments de Porphyre ;* Récit en vers de Nabonide (trad. Oppenheim) ; 1 Maccabées 2:59-60 ; Mladen Popović et al., PLOS One (2025) ; Bryant Wood, Associates for Biblical Research.


