
Au moment de la mort de Jésus, disent trois évangiles, le voile du Temple se déchire. Environ quarante ans plus tard, le Temple n’existe plus.
Entre ces deux dates, selon toute vraisemblance, un auteur chrétien dont nous ignorons le nom écrit une phrase de quelques mots, qui pourrait bien être la plus datée du Nouveau Testament. Il parle de l’ancienne alliance et il dit qu’elle est sur le point de disparaître. Il ne dit pas qu’elle a disparu.
Les citations bibliques sont celles de la Bible Louis Segond (1910).
Le voile
Et voici, le voile du temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas, la terre trembla, les rochers se fendirent.
— Matthieu 27:51
Marc (15:38) et Luc (23:45) rapportent le fait. Josèphe, qui a connu le Temple, décrit un grand voile babylonien, brodé de bleu, de lin fin, d’écarlate et de pourpre, et il y voit « une sorte d’image de l’univers » (Guerre des Juifs, V, 5, 4). Nous n’avons aucune source extérieure aux évangiles pour la déchirure elle-même, et les évangiles ne disent pas lequel des voiles du sanctuaire est en cause.
Ils n’expliquent pas non plus le sens du geste. Les lecteurs en ont proposé deux, qui ne s’excluent pas :
- Un accès ouvert. L’épître aux Hébreux parle d’une « route nouvelle et vivante qu’il a inaugurée pour nous au travers du voile, c’est-à-dire, de sa chair » (10:20).
- Un jugement annoncé. Le sanctuaire perd ce qui le séparait, signe de sa fin prochaine. Jésus venait de dire qu’il n’en resterait « pas pierre sur pierre » (Matthieu 24:2).
Une phrase écrite au présent
L’auteur aux Hébreux cite la promesse de Jérémie sur une alliance nouvelle, puis il commente :
En disant : une alliance nouvelle, il a déclaré la première ancienne ; or, ce qui est ancien, ce qui a vieilli, est près de disparaître.
— Hébreux 8:13
Le grec dit ἐγγὺς ἀφανισμοῦ (engys aphanismou), « près de la disparition ». Le nom ne se rencontre qu’ici dans le Nouveau Testament ; dans la version grecque de l’Ancien Testament, il rend souvent des mots hébreux de dévastation. Il a donc plus de poids que le « disparaître » de nos traductions.
Et la phrase n’est pas isolée. Le chapitre suivant ajoute une précision saisissante :
Le Saint-Esprit montrait par là que le chemin du lieu très saint n’était pas encore ouvert, tant que le premier tabernacle subsistait.
— Hébreux 9:8
L’auteur parle ensuite du « temps actuel, où l’on présente des offrandes et des sacrifices » (9:9), et de ces ordonnances « imposées seulement jusqu’à une époque de réformation » (9:10). Il dit à ses lecteurs qu’ils voient « s’approcher le jour » (10:25). Et il cite le prophète : « Encore un peu, un peu de temps : celui qui doit venir viendra, et il ne tardera pas » (10:37).
Quarante ans
La chronologie, elle, est documentée, à quelques années près : Jésus meurt vers 30 ou 33 ; le Temple brûle en août 70, et la ville tombe un mois plus tard (voir L’an 70). Le sacrifice perpétuel avait cessé pendant le siège.
Une source inattendue compte le même intervalle. Le Talmud de Babylone rapporte que, durant les quarante années qui précédèrent la destruction, le sort pour Dieu ne sortait plus dans la main droite du grand prêtre, le fil écarlate ne blanchissait plus, la lampe occidentale du chandelier ne restait plus allumée, et les portes du sanctuaire s’ouvraient d’elles-mêmes (Yoma 39b).
Il faut lire cela avec soin. Ce texte a été fixé des siècles après l’événement ; il relève de la tradition et de l’enseignement plus que de la chronique, et il ne dit pas un mot de Jésus. Mais il ne vient pas de chrétiens. Le rapprochement avec la croix est le nôtre, pas le sien, et nous le donnons comme tel.
L’auteur aux Hébreux connaît d’ailleurs un autre chiffre : les « quarante ans » de la génération du désert (3:9, 3:17), qu’il cite pour avertir ses lecteurs. Voir là un parallèle voulu avec sa propre génération, c’est une piste de lecture ; lui ne fait pas le calcul.
L’expression « compte à rebours » est donc une lecture. Elle s’appuie sur trois faits, mais aucun texte ne l’énonce. Elle se résume ainsi : la croix ouvre un temps de passage, où les deux ordres coexistent, jusqu’à ce que le premier disparaisse dans les faits comme il a disparu en droit.
Les objections
Trois objections sérieuses se posent.
La date de la lettre. Nous ne savons ni qui l’a écrite, ni exactement quand. Le terme le plus tardif est donné par Clément de Rome, qui semble la citer vers 96. L’argument classique pour une date d’avant 70 est le présent des verbes : l’auteur parle du culte comme d’une chose en cours, et il demande à propos des sacrifices : « n’aurait-on pas cessé de les offrir » (10:2) ? Il n’est pas décisif : William Lane, qui place pourtant la lettre avant 70, relève que Josèphe et Clément parlent eux aussi du culte du Temple au présent, après sa ruine. Beaucoup jugent une date antérieure probable, car le silence sur la chute du Temple pèse dans une lettre où la nouvelle aurait servi l’argument. Mais probable n’est pas prouvé.
Le tabernacle n’est pas le Temple. L’auteur parle du « tabernacle » du désert, jamais du Temple d’Hérode. Son raisonnement porte sur l’Écriture, pas sur un bâtiment. On peut répondre que le Temple continuait ce culte, mais il faut reconnaître que le mot n’y est pas. Le « premier tabernacle » de 9:8 est d’ailleurs discuté : la première salle du sanctuaire, ou tout l’ordre ancien.
« Près » de quoi ? Certains lisent l’expression du point de vue de Jérémie : dès que Dieu parle d’une alliance nouvelle, six siècles plus tôt, la première est déclarée vieillie. L’expression serait alors théologique, et non un calendrier. D’autres ajoutent que le texte parle d’une alliance, et non d’un édifice ; le Temple avait déjà été détruit en 587 sans que l’alliance disparaisse. Ces remarques sont justes en partie. Elles expliquent moins bien pourquoi l’auteur écrit « près de » à ses lecteurs, au lieu de dire que la chose est finie.
Ce que l’on peut dire
Voici ce qui est sûr : une lettre chrétienne dit que l’ordre ancien va disparaître, et que le chemin du sanctuaire n’est pas pleinement ouvert tant que le premier tabernacle subsiste. Le Temple a disparu en 70 et n’a jamais été rebâti.
Voici ce qui est une lecture : que ces deux faits soient liés, que la phrase regarde vers 70. Nous tenons cette lecture pour la plus naturelle. Elle explique bien pourquoi une lettre qui appelle à la persévérance insiste tant sur un « bientôt ». Mais c’est une lecture, et le texte ne prononce pas le nom de Jérusalem.
Le voile s’est déchiré, dit l’Évangile. Quelques décennies plus tard, il ne restait plus rien à séparer.
Pour aller plus loin :
Sources : Flavius Josèphe, Guerre des Juifs (V, 5, 4 ; VI, 2, 1) ; Talmud de Babylone, Yoma 39b ; William L. Lane, Hebrews 1-8 (Word Biblical Commentary, 1991).


