
Dans les évangiles, les lieux ne sont jamais choisis au hasard. Et l’un des moments les plus importants du ministère de Jésus se déroule dans un endroit que l’on remarque rarement : au pied du mont Hermon, à l’extrême nord du pays.
Les citations bibliques sont celles de la Bible Louis Segond (1910).
Une montagne à part
L’Hermon est la plus haute montagne de la région, plus de 2 800 mètres, souvent couverte de neige. Pour les peuples voisins, c’était une montagne sacrée. Le Deutéronome note qu’elle portait plusieurs noms : « les Sidoniens donnent à l’Hermon le nom de Sirion, et les Amoréens celui de Senir » (Deutéronome 3:9). La Bible connaît aussi un « Baal-Hermon » (Juges 3:3), signe qu’on y rendait un culte à Baal.
C’est sur cette montagne, selon le livre d’Hénoch, que descendirent les deux cents Veilleurs et qu’ils se lièrent par serment (voir Les Veilleurs). Le nom même d’Hermon rappelle, en hébreu, le mot herem, « anathème », « chose vouée ».
Basan, le pays des Rephaïm
Au pied de l’Hermon s’étend le Basan, une région de hauts plateaux fertiles. Dans la Bible, c’est le domaine d’Og, le dernier des géants :
Og, roi de Basan, seul reste des Rephaïm, qui habitait à Aschtaroth et à Édréï. Sa domination s’étendait sur la montagne de l’Hermon, sur Salca, sur tout Basan…
— Josué 12:4-5
Le Deutéronome appelle tout ce territoire « le pays des Rephaïm » (Deutéronome 3:13). Les noms des deux villes d’Og sont eux-mêmes parlants : Aschtaroth porte le nom d’Astarté, une déesse cananéenne. Et selon les spécialistes, des textes cananéens découverts à Ougarit, en Syrie, associent ces deux mêmes villes, Aschtaroth et Édréï, au dieu des Rephaïm, les esprits des anciens héros morts.
Pour un Israélite, le Basan n’était donc pas seulement une région au nord : c’était le pays des géants, des Rephaïm et des dieux étrangers, à la porte du monde des morts.
Les montagnes de Basan et les taureaux de Basan
Cette réputation explique deux passages des Psaumes. Le premier oppose les montagnes de Basan à Sion :
Montagnes de Dieu, montagnes de Basan, montagnes aux cimes nombreuses, montagnes de Basan, pourquoi, montagnes aux cimes nombreuses, avez-vous de l’envie contre la montagne que Dieu a voulue pour résidence ?
— Psaume 68:16-17
Le second se trouve dans le psaume que Jésus cite sur la croix (« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ») :
De nombreux taureaux sont autour de moi, des taureaux de Basan m’environnent.
— Psaume 22:13
Le taureau était l’animal de Baal. Au moment de sa mort, le Messie se décrit encerclé par les puissances de Basan.
Césarée de Philippe
C’est dans ce décor que se déroule la scène centrale de l’évangile de Matthieu :
Jésus, étant arrivé dans le territoire de Césarée de Philippe, demanda à ses disciples : Qui dit-on que je suis, moi, le Fils de l’homme ? […] Simon Pierre répondit : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. […] Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église, et que les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle.
— Matthieu 16:13-18
Césarée de Philippe se trouvait au pied même de l’Hermon, près des sources du Jourdain. On y vénérait le dieu Pan dans une grande grotte d’où jaillissait une source, et Hérode le Grand y avait bâti un temple dédié à l’empereur Auguste. Flavius Josèphe décrit la grotte et le temple (Guerre des Juifs I, 21, 3).
Plusieurs chercheurs, comme Michael Heiser, pensent que le choix du lieu n’est pas un hasard. Jésus conduit ses disciples à l’endroit le plus chargé de puissances païennes de tout le pays, au pied de la montagne des Veilleurs, à côté d’une grotte qu’on considérait comme une entrée vers le monde souterrain. Et c’est là qu’il annonce que les portes du séjour des morts ne prévaudront pas.
Dans ce cadre, les « portes » ne sont pas une défense que l’Église devrait tenir. C’est l’Église qui avance, et les portes du royaume des morts qui ne résistent pas.
Puis une haute montagne
Le chapitre suivant commence ainsi : « Six jours après, Jésus prit avec lui Pierre, Jacques, et Jean, son frère, et il les conduisit à l’écart sur une haute montagne. Il fut transfiguré devant eux » (Matthieu 17:1-2).
La tradition a longtemps situé la Transfiguration sur le mont Thabor, en Galilée. Mais le texte suit immédiatement la scène de Césarée de Philippe, et parle d’une « haute montagne ». Beaucoup de commentateurs pensent qu’il s’agissait de l’Hermon. Si c’est le cas, la gloire du Christ s’est manifestée sur la montagne même où, selon Hénoch, les Veilleurs avaient scellé leur rébellion.
Une géographie spirituelle
Ces textes montrent que la Bible ne sépare pas le monde visible et le monde invisible. Les montagnes, les régions et les villes y sont liées aux puissances qui les dominent, comme les nations du conseil divin. L’Hermon et le Basan étaient, pour les Israélites, le territoire de la rébellion et de la mort.
Et c’est précisément là que Jésus a proclamé que sa victoire n’aurait pas de frontière.
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