
Pour comprendre comment les nations peuvent être « égarées », comme le dit Apocalypse 20, il faut remonter à une question que la Bible pose dès ses premières pages : à qui les nations ont-elles été confiées ? La réponse se trouve dans quelques passages que beaucoup de lecteurs n’ont jamais vraiment regardés, et que certaines traductions ont rendus difficiles à voir.
Les citations bibliques sont celles de la Bible Louis Segond (1910).
Un psaume déroutant
Dieu se tient dans l’assemblée de Dieu ; il juge au milieu des dieux.
— Psaume 82:1
Le verset est d’une clarté surprenante. Il y a une assemblée, un conseil, et Dieu y siège au milieu des dieux. En hébreu, le même mot, elohim, désigne ici à la fois Dieu et ceux qui l’entourent.
La suite du psaume montre que ces « dieux » ont reçu une responsabilité, et qu’ils l’ont trahie :
Jusques à quand jugerez-vous avec iniquité, et aurez-vous égard à la personne des méchants ? […] J’avais dit : Vous êtes des dieux, vous êtes tous des fils du Très-Haut. Cependant vous mourrez comme des hommes, vous tomberez comme un prince quelconque. Lève-toi, ô Dieu, juge la terre ! Car toutes les nations t’appartiennent.
— Psaume 82:2, 6-8
Le psaume se termine sur les nations. C’est la clé.
Ce conseil n’est pas une idée isolée. Le prophète Michée voit « l’Éternel assis sur son trône, et toute l’armée des cieux se tenant auprès de lui » (1 Rois 22:19). Le livre de Job parle des « fils de Dieu » qui poussaient des cris de joie lors de la création (Job 38:7). Jésus lui-même cite le Psaume 82 : « N’est-il pas écrit dans votre loi : J’ai dit : Vous êtes des dieux ? » (Jean 10:34).
Le partage des nations
Le second passage se trouve dans le cantique de Moïse :
Quand le Très-Haut donna un héritage aux nations, quand il sépara les enfants des hommes, il fixa les limites des peuples d’après le nombre des enfants d’Israël, car la portion de l’Éternel, c’est son peuple, Jacob est la part de son héritage.
— Deutéronome 32:8-9
« Quand il sépara les enfants des hommes » renvoie à la tour de Babel, quand l’Éternel « les dispersa sur la face de toute la terre » (Genèse 11:9). Mais la fin du verset 8 est étrange : pourquoi les limites des peuples seraient-elles fixées d’après le nombre des enfants d’Israël, alors qu’Israël n’existait pas encore ?
La réponse vient des manuscrits de la mer Morte. Un fragment du Deutéronome retrouvé à Qumrân, plus ancien que le texte hébreu traditionnel, porte ici : « d’après le nombre des fils de Dieu ». Et l’ancienne traduction grecque de la Bible, la Septante, lit de même « d’après le nombre des anges de Dieu ». Plusieurs traductions modernes ont d’ailleurs adopté cette leçon.
Le sens devient alors cohérent. À Babel, le Très-Haut a réparti les nations entre les fils de Dieu, les membres de son conseil, et il a gardé pour lui un seul peuple : « la portion de l’Éternel, c’est son peuple ». Le Deutéronome le dit encore ailleurs : le soleil, la lune et « toute l’armée des cieux » sont des choses que l’Éternel « a données en partage à tous les peuples » (Deutéronome 4:19).
Des princes au-dessus des royaumes
Le livre de Daniel confirme que ces puissances invisibles sont liées aux nations. L’ange qui visite Daniel lui explique qu’il a été retardé :
Le chef du royaume de Perse m’a résisté vingt et un jours ; mais voici, Micaël, l’un des principaux chefs, est venu à mon secours.
— Daniel 10:13
Il ajoute qu’il doit retourner « combattre le chef de la Perse », et qu’après lui viendra « le chef de Javan », c’est-à-dire de la Grèce (10:20). Ces « chefs » ne sont pas les rois humains, que Daniel connaît bien : ce sont des puissances spirituelles attachées à chaque royaume. Micaël, lui, est appelé « votre chef », celui d’Israël (10:21).
Ce que dit Paul
Les apôtres n’ont pas oublié ce monde invisible. Paul écrit que les sacrifices des nations s’adressent en réalité à des démons, non à Dieu (1 Corinthiens 10:20), et que le combat des croyants n’est pas « contre la chair et le sang, mais contre les dominations, contre les autorités, contre les princes de ce monde de ténèbres, contre les esprits méchants dans les lieux célestes » (Éphésiens 6:12).
Les « dominations » et les « autorités » de Paul, ce sont les héritiers des « dieux » du Psaume 82 et des « chefs » de Daniel : des puissances qui ont reçu les nations et qui les ont égarées.
La reconquête des nations
Tout s’éclaire alors dans le Nouveau Testament :
- À la croix, le Christ « a dépouillé les dominations et les autorités, et les a livrées publiquement en spectacle » (Colossiens 2:15).
- Ressuscité, il déclare : « Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre. Allez, faites de toutes les nations des disciples » (Matthieu 28:18-19).
- À la Pentecôte, des Juifs venus « de toutes les nations qui sont sous le ciel » entendent les apôtres chacun dans sa propre langue (Actes 2:5-6) : Babel est renversée.
C’est la réponse à la prière du Psaume 82 : « Lève-toi, ô Dieu, juge la terre ! Car toutes les nations t’appartiennent. » Les nations, confiées autrefois aux fils de Dieu qui les ont trahies, reviennent à leur véritable héritier.
Et la petite saison ?
Ce cadre permet de lire Apocalypse 20 avec des yeux neufs. Satan est lié « afin qu’il n’égare plus les nations » (20:3), puis délié pour un court temps pour « égarer les nations qui sont aux quatre coins de la terre » (20:8). Le vocabulaire est celui du partage de Babel : l’enjeu de toute l’histoire biblique, du début à la fin, ce sont les nations, et la question de savoir qui les tient et qui les trompe.
C’est le fil que nous suivons dans La petite saison de Satan.
Pour aller plus loin :
Pour approfondir : Michael S. Heiser, The Unseen Realm (2015), qui a popularisé cette lecture du « conseil divin » ; la série « Conseil divin » de la chaîne anglophone Archive Drift.


