
Au début du chapitre 6 de la Genèse, juste avant le déluge, se trouvent quatre versets qui ont intrigué les lecteurs de toutes les époques :
Lorsque les hommes eurent commencé à se multiplier sur la face de la terre, et que des filles leur furent nées, les fils de Dieu virent que les filles des hommes étaient belles, et ils en prirent pour femmes parmi toutes celles qu’ils choisirent. […] Les géants étaient sur la terre en ces temps-là, après que les fils de Dieu furent venus vers les filles des hommes, et qu’elles leur eurent donné des enfants : ce sont ces héros qui furent fameux dans l’antiquité.
— Genèse 6:1-2, 4 (Louis Segond)
Qui sont ces « fils de Dieu » ? Et qui sont ces géants ? La Genèse n’en dit pas plus. Mais un autre livre, très ancien, raconte toute l’histoire : le premier livre d’Hénoch.
Les citations d’Hénoch sont tirées de la traduction de Pierre Savignac, Le livre d’Hénoch (Les éditions VoxVeritas, 2026), traduite au plus près du guèze. Les citations bibliques sont celles de la Bible Louis Segond (1910).
Un livre que les apôtres connaissaient
Le premier livre d’Hénoch n’est pas un texte marginal. Il a été lu par les Juifs des derniers siècles avant notre ère : des fragments en araméen en ont été retrouvés parmi les manuscrits de la mer Morte, à Qumrân. Il n’a été conservé en entier que par l’Église éthiopienne, dans sa langue ancienne, le guèze, et il fait toujours partie de sa Bible.
Surtout, l’épître de Jude, dans le Nouveau Testament, le cite comme une prophétie :
C’est aussi pour eux qu’Énoch, le septième depuis Adam, a prophétisé en ces termes : Voici, le Seigneur est venu avec ses saintes myriades, pour exercer un jugement contre tous…
— Jude 14-15
Comparons avec le premier chapitre d’Hénoch :
Et voici, il est venu avec des myriades de saints, pour faire jugement sur eux, et faire périr les impies, et reprendre toute chair, au sujet de tout ce qu’ont fait et commis contre lui les pécheurs et les impies.
— 1 Hénoch 1:9
C’est le même texte. Un auteur du Nouveau Testament cite donc Hénoch, nommément, et lui donne le titre de prophète.
Deux cents anges et un serment
Hénoch commence l’histoire là où la Genèse la commence, presque mot pour mot, mais il nomme ces « fils de Dieu » : ce sont des anges.
Et les anges, fils des cieux, les virent et les désirèrent, et ils se dirent entre eux : « Venez, choisissons-nous des femmes parmi les fils des hommes, et engendrons-nous des fils. »
— 1 Hénoch 6:2
Leur chef, Semyaza, craint d’être le seul à porter la faute. Alors tous s’engagent :
« Jurons tous un serment, et lions-nous les uns les autres par anathème, de ne pas changer ce dessein, et de faire de ce dessein une œuvre. » […] Et ils étaient en tout deux cents. Et ils descendirent sur Ardis, c’est le sommet du mont Hermon ; et ils l’appelèrent mont Hermon, parce qu’ils avaient juré sur lui et s’étaient liés les uns les autres par anathème.
— 1 Hénoch 6:4, 6
Le nom même de la montagne garde la trace du serment : en hébreu et en araméen, Hermon sonne comme herem, « anathème », un engagement sacré et irrévocable. L’Hermon, la plus haute montagne de la région, au nord du pays d’Israël, était déjà un lieu de culte païen : la Bible connaît un « Baal-Hermon » (Juges 3:3).
Ces anges, Hénoch les appelle ailleurs les Veilleurs, ceux qui devaient veiller et qui ont trahi leur garde.
Les géants et les savoirs interdits
De ces unions naissent des géants, qui dévorent tout ce que produisent les hommes, puis se retournent contre les hommes eux-mêmes :
Et elles, elles conçurent et enfantèrent de grands géants […] Ceux-ci dévorèrent tout le labeur des hommes, jusqu’au moment où les hommes ne purent les nourrir. Et les géants se tournèrent contre eux pour dévorer les hommes. […] Alors la terre porta plainte contre les injustes.
— 1 Hénoch 7:2-4, 6
Mais Hénoch ajoute un élément que la Genèse ne dit pas : les Veilleurs ont enseigné aux hommes des savoirs qui ne leur étaient pas destinés.
Et Azazel enseigna aux hommes à faire des épées et des couteaux, et des boucliers et des cuirasses de poitrine ; […] les bracelets et les parures, et le fard des yeux […] et toutes les teintures de couleur, et le changement du monde. Et il y eut une impiété grande et abondante, et ils se prostituèrent, et ils s’égarèrent, et ils corrompirent toutes leurs voies.
— 1 Hénoch 8:1-2
D’autres Veilleurs enseignent les sortilèges, l’observation des étoiles et les signes (8:3). Pour Hénoch, la guerre, la séduction et la divination sont des savoirs venus d’en haut, transmis par des êtres qui avaient rompu avec Dieu. Et le résultat, c’est que les hommes s’égarent.
C’est la Genèse vue de l’intérieur : quand le texte biblique dit, juste après, que « la méchanceté des hommes était grande sur la terre » (Genèse 6:5), Hénoch explique d’où elle venait.
Ce que le Nouveau Testament en retient
Deux passages du Nouveau Testament supposent cette histoire :
Car, si Dieu n’a pas épargné les anges qui ont péché, mais s’il les a précipités dans les abîmes de ténèbres et les réserve pour le jugement…
— 2 Pierre 2:4
… les anges qui n’ont pas gardé leur dignité, mais qui ont abandonné leur propre demeure, il les a réservés pour le jugement du grand jour, enchaînés éternellement par les ténèbres.
— Jude 6
Des anges qui quittent leur demeure, enchaînés dans les ténèbres jusqu’au jugement : c’est exactement ce que raconte Hénoch au chapitre 10, où les Veilleurs sont liés sous la terre.
Anges, ou descendants de Seth ?
À partir du IIIᵉ siècle, une autre explication s’est répandue, notamment chez Jules l’Africain puis chez Augustin : les « fils de Dieu » seraient les descendants pieux de Seth, et les « filles des hommes » celles de la lignée de Caïn. Cette lecture évitait l’idée d’anges s’unissant à des femmes.
Mais elle ne correspond ni au vocabulaire de la Bible, où « fils de Dieu » désigne ailleurs des êtres célestes (Job 38:7, voir Le conseil divin et les nations), ni à la lecture des plus anciens lecteurs juifs, ni à celle de Pierre et de Jude, qui parlent bien d’anges qui ont péché.
Pourquoi c’est important pour nous
L’histoire des Veilleurs éclaire tout un pan de l’Écriture que nos lectures modernes ont laissé dans l’ombre : un monde invisible bien réel, des puissances qui ont trahi leur mission, et des hommes égarés par des savoirs reçus de ceux qui s’étaient détournés de Dieu.
C’est le même verbe qu’en Apocalypse 20, quand Satan est délié pour « égarer les nations ». Les Veilleurs de la Genèse, les « dieux » du Psaume 82 et la petite saison de l’Apocalypse appartiennent à une seule et même histoire, celle des puissances qui égarent les nations, du commencement à la fin.
Pour aller plus loin :
Le livre d’Hénoch, traduit au plus près du guèze, avec commentaire, paraîtra en trois volumes aux éditions VoxVeritas. Le volume 1, Le Livre des Veilleurs (chapitres 1 à 36), couvre tout le récit présenté ici. Voir les livres.


