
Quand on parle de la Tartarie, on pense aux steppes, aux cavaliers de Gengis Khan, aux cartes anciennes. On imagine rarement des églises, des évêques et des croix gravées en syriaque au cœur de l’Asie. Pourtant, entre le XIᵉ et le XIVᵉ siècle, une partie de la « Tartarie » était chrétienne. Ce n’est pas une théorie : ce sont des faits rapportés par des témoins de l’époque et confirmés par l’archéologie.
Une Église venue de l’Orient
Le christianisme n’est pas arrivé en Asie centrale par l’Europe, mais par l’Orient. L’Église d’Orient, que les Latins appelaient « nestorienne », avait son centre en Mésopotamie. Ses moines ont suivi la route de la soie dès le VIIᵉ siècle. En Chine, la célèbre stèle de Xi’an, gravée en 781 en chinois et en syriaque, raconte l’arrivée de ces missionnaires et l’histoire de leur foi.
Plusieurs peuples des steppes ont ensuite adopté le christianisme :
- Les Kéraïtes, vers l’an 1007. Selon le chroniqueur Bar Hebraeus, leur roi, égaré dans une tempête de neige, aurait été sauvé par l’apparition d’un saint, puis se serait fait baptiser avec son peuple.
- Les Naïmans, les Öngüt, une partie des Merkits et des Ouïghours.
Au cœur de l’empire mongol
Quand Gengis Khan unifie les peuples des steppes au début du XIIIᵉ siècle, ces chrétiens se retrouvent au centre du nouvel empire.
La figure la plus remarquable est Sorghaghtani Beki, une princesse kéraïte chrétienne, belle-fille de Gengis Khan. Elle est la mère de trois souverains : Möngke, Grand Khan de 1251 à 1259 ; Kubilaï, empereur de Chine ; et Hülegü, fondateur du royaume mongol de Perse. L’épouse principale de Hülegü, Doquz Khatun, était elle aussi chrétienne.
Dans la vallée de la Tchouï, au Kirghizstan actuel, les archéologues ont mis au jour des centaines de pierres tombales chrétiennes des XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, gravées de croix et d’inscriptions en syriaque.
Ce qu’ont vu les voyageurs
Guillaume de Rubrouck, un franciscain flamand envoyé par le roi Louis IX, séjourne à la cour du Grand Khan Möngke en 1253-1254. Il y trouve des prêtres de l’Église d’Orient, auxquels le khan assiste parfois. Le 30 mai 1254, à Karakorum, Möngke organise un débat public entre chrétiens, musulmans et bouddhistes ; Rubrouck y défend la foi chrétienne.
Marco Polo rapporte une scène encore plus frappante. À Pâques, Kubilaï se fait apporter les Évangiles, les fait encenser et les baise avec respect, puis ordonne à ses barons d’en faire autant. Interrogé, il explique qu’il honore les grands prophètes vénérés dans le monde, et nomme en premier Jésus-Christ, celui des chrétiens. Selon Marco Polo, le Grand Khan aurait même envisagé de recevoir le baptême.
Les échanges vont aussi dans l’autre sens. Le moine Rabban Bar Sauma, né près de Pékin, est envoyé en Europe par le souverain mongol de Perse en 1287-1288. Il rencontre le roi de France Philippe le Bel, le roi d’Angleterre Édouard Iᵉʳ, puis le pape Nicolas IV, de qui il reçoit la communion. Et en 1307, le franciscain Jean de Montecorvino devient le premier archevêque catholique de Khanbaliq, l’actuelle Pékin.
Le Prêtre Jean
Ces chrétiens d’Asie ont nourri une légende qui a fasciné l’Europe pendant des siècles : celle du Prêtre Jean, un roi-prêtre chrétien régnant quelque part en Orient. Vers 1165, une fausse lettre attribuée à ce souverain circule en Europe ; il y promet son aide contre les musulmans.
Marco Polo situe la lignée du Prêtre Jean dans la province de Tenduc, au nord de la Chine, où règne de son temps un « roi Georges » chrétien, un prince öngüt. Sur les cartes, le royaume du Prêtre Jean reste placé en Tartarie jusqu’au XVIᵉ siècle, chez Ortelius ou Mercator, avant d’être déplacé vers l’Éthiopie.
Puis le silence
Ce christianisme d’Asie a presque disparu. Au XIVᵉ siècle, la Horde d’or et le royaume mongol de Perse se convertissent à l’islam. En Chine, la dynastie mongole des Yuan est chassée en 1368. Les communautés chrétiennes s’éteignent, les églises tombent en ruine, et la mémoire de ces Tartares chrétiens s’efface presque entièrement en Occident.
Les Tatars musulmans ont toutefois gardé un respect pour Issa, le nom de Jésus dans le Coran : un prophète né de la Vierge Marie, même si le Coran nie sa crucifixion.
Une théorie à écarter
On lit parfois sur Internet que Jésus aurait été un empereur byzantin du XIIᵉ siècle, Andronic Comnène, né en Crimée. Cette idée vient de la « Nouvelle Chronologie » du mathématicien russe Anatoli Fomenko. Elle ne tient pas : Andronic est né vers 1118, il a été renversé et lynché par la foule en 1185, pas crucifié, et Jésus est attesté au premier siècle par Paul, Flavius Josèphe et Tacite. Un ministère de vérité ne peut pas bâtir sur ce genre de récit.
Ce que cela nous dit
L’histoire du christianisme en Tartarie montre à quel point notre vision de l’histoire est partielle. On nous a appris une histoire de l’Église centrée sur Rome et sur l’Europe. Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres, des peuples entiers confessaient le Christ, des reines chrétiennes élevaient des empereurs, et un Grand Khan baisait les Évangiles à Pâques. Presque tout cela a été oublié.
Ce que l’histoire a pu oublier une fois, elle a pu l’oublier ailleurs. C’est l’une des questions qui traversent tout notre travail, et que nous approfondissons dans La petite saison de Satan.
Pour aller plus loin :
Sources : Marco Polo, Le Devisement du monde ; Guillaume de Rubrouck, Voyage dans l’empire mongol ; Bar Hebraeus, Chronique ; Évariste Huc, Le christianisme en Chine, en Tartarie et au Thibet (1857) ; stèle de Xi’an (781).


