
Dans les années 1880, des colons russes de la vallée de la Tchouï, dans l’actuel Kirghizistan, sortent de terre des pierres marquées de croix. Les inscriptions ne sont ni russes, ni arabes, ni chinoises : elles sont en écriture syriaque, la langue d’une Église née en Mésopotamie. Les fouilles commencent en 1885 et durent jusqu’en 1892. Plus d’un siècle plus tard, ces mêmes tombes ont aidé à retrouver l’origine de la peste noire.
L’article Jésus et le christianisme en Tartarie a raconté les princesses chrétiennes et les voyageurs de l’époque mongole. Celui-ci va chercher en amont et dans le sol : que reste-t-il, matériellement, de ce christianisme ? Et que peut-on en conclure honnêtement ?
Une Église mal nommée
Ces chrétiens appartenaient à l’Église de l’Orient, organisée en 410 en Perse sassanide, avec pour chef l’évêque de Séleucie-Ctésiphon, sur le Tigre. Ses siècles de mission se sont faits hors de l’Empire romain, et largement en syriaque.
On l’appelle souvent « nestorienne », parce qu’elle a refusé de condamner Nestorius, patriarche de Constantinople déposé au concile d’Éphèse en 431. Le nom vient de ses adversaires. Le syriacisant Sebastian Brock l’a qualifié d’appellation fautive et regrettable, et les historiens lui préfèrent aujourd’hui « Église de l’Orient ». Sa christologie reste débattue, mais il faut savoir que ce mot n’était pas le sien.
Elle a porté la foi vers l’est par la route des marchands, avec des centres à Merv, Hérat, Samarcande et Kachgar. Sous le patriarche Timothée Iᵉʳ (780-823), elle reçoit un « métropolite des Turcs ». Où siégeait-il ? Les spécialistes en discutent encore, et Mark Dickens y a consacré une étude entière en 2010. L’existence du poste, elle, est acquise.
La stèle de Xi’an : un texte, une date, un doute levé
La stèle de Xi’an est le document le plus célèbre de cette histoire. C’est un bloc de calcaire de 2,79 mètres, dressé le 4 février 781 à Chang’an, alors capitale des Tang, ou tout près.
Son texte chinois, composé par le moine Adam (Jingjing en chinois), rapporte qu’un certain Alopen est arrivé en 635 avec des livres saints, et que l’empereur Taizong l’a accueilli. Il appelle cette foi jingjiao, « la religion lumineuse ». Au bas de la pierre, du syriaque ajoute des noms de clercs et une date en « année des Grecs » (1092 de l’ère séleucide).
La stèle est probablement enterrée en 845, lors de la persécution de l’ère Huichang, dirigée d’abord contre le bouddhisme. On la retrouve entre 1621 et 1625 près de Xi’an, où elle est conservée aujourd’hui, au musée de la Forêt de stèles.
Son histoire moderne est une leçon. Quand les jésuites la font connaître, on crie au faux : ils y auraient intérêt. Le dominicain Navarrete en doute, et Voltaire reprend ces doutes. Les études des XIXᵉ et XXᵉ siècles, dont les volumes du jésuite Henri Havret, ont fini par établir son authenticité, largement admise aujourd’hui. Un document embarrassant peut donc être soupçonné à tort, et c’est l’examen qui tranche, pas le camp de celui qui l’apporte.
Les pierres de Semiretchié
Le Semiretchié, le « pays des Sept-Rivières », s’étend au sud du lac Balkhach, de l’actuel Kazakhstan au nord du Kirghizistan. Dans la vallée de la Tchouï, deux cimetières ont livré l’essentiel : Kara-Djigach, près de Bichkek, et Burana, plus à l’est.
Les nombres varient selon les publications. Une étude récente compte 456 pierres à Kara-Djigach et 11 à Burana ; un autre décompte, tiré des rapports du savant Daniel Chwolson, en donne 568. Il vaut mieux dire : plusieurs centaines.
Les dates sont précises. Les pierres datées vont de 1200-1201 (peut-être 1185-1186) à 1344-1345.
La langue est plus surprenante que l’écriture. Presque toutes les inscriptions sont en caractères syriaques, mais une trentaine sont en partie en turc. Le chercheur Wassilios Klein en conclut, selon les résumés de son étude, que ni les graveurs ni les familles n’avaient le syriaque pour langue maternelle. C’était la langue sacrée de gens qui parlaient autre chose, un peu comme le latin en Occident. Ces morts étaient donc, pour une bonne part, des chrétiens turcophones d’Asie centrale, et non des missionnaires de passage.
Ces pierres ont une présence plus ancienne derrière elles. Sur le site d’Ak-Béchim, l’ancienne Souyab, dans la même vallée, les archéologues ont dégagé des églises ; l’une a été datée du VIIIᵉ siècle par L. R. Kyzlasov, une autre du Xᵉ. Ces datations ne font pas toutes l’accord, mais elles indiquent une présence chrétienne dans la région bien avant les Mongols.
Et elles portent la trace d’un désastre. Les cimetières montrent un pic brutal de sépultures en 1338 et 1339, et plusieurs pierres donnent la pestilence pour cause de la mort. En 2022, une équipe autour de Maria Spyrou, Johannes Krause et l’historien Philip Slavin a publié dans Nature l’analyse de l’ADN ancien de sept de ces défunts : trois portaient le bacille de la peste. Selon ces auteurs, la souche se situe tout au début de la pandémie qui atteindra l’Europe en 1347.
Une Bible sans Apocalypse
Que lisaient ces chrétiens ? L’autre grande trouvaille vient de plus à l’est, à Bulayïq, près de Turfan, dans l’actuel Xinjiang. Les expéditions allemandes de 1904-1907 y ont recueilli plus d’un millier de fragments, datés du IXᵉ au XIIᵉ siècle, venus d’un monastère. On y trouve du syriaque, du sogdien (une langue iranienne), de l’ouïghour (une langue turque), des psautiers et des évangiliaires, parfois bilingues, phrase par phrase.
Sauf un psautier, les traductions sogdiennes dépendent de la Peshitta, la Bible syriaque. Or le Nouveau Testament de la Peshitta ne compte que 22 livres : ni 2 Pierre, ni 2 et 3 Jean, ni Jude, ni l’Apocalypse. Ces livres n’ont été traduits en syriaque que plus tard, en 508 et 616. On ne sait pas ce que tel fidèle de la Tchouï connaissait exactement. Mais le fait mérite d’être noté : une partie de la chrétienté d’Asie a vécu sur un canon qui n’incluait pas le livre de l’Apocalypse.
Ce que ces traces montrent, et ce qu’elles ne montrent pas
Elles montrent qu’une Église réelle, organisée et lettrée s’est étendue de la Mésopotamie à la Chine ; qu’elle a traduit ses Écritures dans les langues locales ; qu’au Semiretchié, elle a enterré ses morts pendant au moins un siècle et demi.
Elles ne montrent pas un empire chrétien d’Asie. Aucune de ces sources ne parle d’un État appelé « Tartarie » : la stèle de Xi’an est chinoise, et le nom de Tatar n’apparaît alors que dans des inscriptions turques, pour des peuples non chrétiens. Les chrétiens de Semiretchié vivaient, pour l’essentiel, sous des souverains non chrétiens, dont le khanat mongol de Djaghataï. Ils partageaient ces terres avec des musulmans, des bouddhistes et d’autres. Leur nombre total est inconnu, et rien ne permet d’y voir une majorité.
On ne peut donc pas en faire une preuve de la « Grande Tartarie ». L’objection est sérieuse : ces pierres décrivent plutôt une minorité dispersée qu’un royaume unifié.
Elles ne montrent pas non plus un effacement organisé. La disparition a des causes documentées, même si leur poids respectif se discute : l’islamisation des khanats au XIVᵉ siècle, la peste de 1338-1339, les campagnes de Tamerlan, la fin de la dynastie Yuan. Et ce sont des colons, des jésuites, des philologues qui ont retrouvé ces traces, puis les ont publiées.
Conclusion
Cette histoire reste à peu près inconnue des chrétiens d’aujourd’hui. De 635 aux années 1340, avec des éclipses, des croyants ont prié en syriaque, en sogdien et en turc entre la Chine et la vallée de la Tchouï. L’oubli n’a sans doute pas eu besoin d’un complot : il a pu suffire que le récit de l’Église s’écrive surtout depuis Rome et Constantinople.
C’est une raison suffisante pour regarder ces pierres, sans leur faire dire plus qu’elles ne disent.
Pour aller plus loin :
Sources : stèle de Xi’an (781) ; Henri Havret, La stèle chrétienne de Si-ngan-fou (1895-1902) ; Michael Keevak, The Story of a Stele (2008) ; Sebastian Brock, « The “Nestorian” Church: A Lamentable Misnomer » (1996) ; Mark Dickens, « Patriarch Timothy I and the Metropolitan of the Turks », Journal of the Royal Asiatic Society (2010) ; Wassilios Klein, « Syriac Writings and Turkic Language according to Central Asian Tombstone Inscriptions », Hugoye ; Maria Spyrou et al., « The source of the Black Death in fourteenth-century central Eurasia », Nature (2022) ; Bruce Metzger, The Early Versions of the New Testament (1977).


