II · Tartaria

Jérusalem au centre du monde : ce que disent vraiment les cartes médiévales

On répète que les cartes du Moyen Âge plaçaient toujours Jérusalem au milieu du monde. C'est vrai de quelques cartes célèbres, pas de toutes. Des schémas en T-O d'Isidore de Séville aux mappemondes d'Ebstorf et de Hereford, l'histoire exacte.

2 novembre 2026

Umbilicus terrae, « le nombril de la terre » : Jérôme, sur Ézéchiel 5:5.
Umbilicus terrae, « le nombril de la terre » : Jérôme, sur Ézéchiel 5:5.

Dans la cathédrale de Hereford, en Angleterre, une peau de veau de 1,58 mètre de haut porte le monde entier. L’est est en haut, avec le jardin d’Éden au bord de la terre. Et au centre exact du cercle, une ville : Jérusalem, surmontée d’un crucifix.

L’image est si forte qu’on en a tiré une règle : au Moyen Âge, toutes les cartes auraient mis Jérusalem au milieu du monde. Cette règle est fausse. Les faits sont plus intéressants, car ils montrent comment une idée biblique est entrée peu à peu sur les cartes.

Les citations bibliques sont celles de la Bible Louis Segond (1910).

Le verset d’Ézéchiel

Le point de départ est un verset de jugement :

Ainsi parle le Seigneur, l’Éternel : C’est là cette Jérusalem que j’avais placée au milieu des nations et des pays d’alentour. (Ézéchiel 5:5)

La suite importe autant : « Elle a violé mes lois et mes ordonnances, et s’est rendue plus coupable que les nations et les pays d’alentour » (Ézéchiel 5:6). Dans son contexte, le verset ne fait pas de géographie. Il dit qu’Israël était placé en vue des peuples, et que sa faute en est d’autant plus lourde.

Un second texte a compté. En Ézéchiel 38:12, Segond traduit « occupant les lieux élevés du pays », et elle rend de même la formule de Juges 9:37 par « les hauteurs du pays ». Mais l’hébreu dit littéralement tabbur ha’arets, que la Septante grecque comprend comme le « nombril de la terre ». Le sens exact de ce mot hébreu reste discuté.

Au début du Vᵉ siècle, Jérôme fait le pas. Commentant Ézéchiel 5:5, il écrit que le prophète atteste une Jérusalem « au milieu du monde » (in medio mundi), et la montre comme umbilicum terrae, le nombril de la terre. C’est une lecture, pas le texte du prophète, mais elle pèsera lourd.

Isidore de Séville et le schéma en T-O

Au VIIᵉ siècle, l’évêque Isidore de Séville (mort en 636) écrit deux ouvrages qui nourriront tout le Moyen Âge, De la nature des choses et les Étymologies. Il y reprend une division ancienne : le monde habité « est divisé en trois : une partie se nomme Asie, l’autre Europe, la troisième Afrique » (Étymologies XIV, 2).

De là vient le célèbre schéma en T-O, ainsi appelé parce qu’il ressemble à ces deux lettres. Le O est l’océan qui entoure les terres. Le T est formé par les eaux qui les séparent : le Don et le Nil pour la barre, la Méditerranée pour le pied. L’Asie occupe la moitié supérieure, car l’est est en haut. Le plus ancien exemple conservé se trouve dans une copie de De la nature des choses de la fin du VIIᵉ ou du début du VIIIᵉ siècle. Des copies ultérieures ajoutent les noms des fils de Noé sur les trois parties. En 1472, l’édition d’Augsbourg des Étymologies, imprimée par Günther Zainer, en donne une version qui passe pour la première carte d’un livre imprimé.

Trois précisions évitent bien des erreurs.

Ce schéma ne met pas Jérusalem au centre. Dans sa forme simple, il ne nomme que les parties du monde. Les premières cartes de ce type n’ont pas de centre fixe, et beaucoup laissent au milieu la Méditerranée ou la mer Égée.

Isidore lui-même dit autre chose. Il place bien Jérusalem au milieu, mais au milieu de la Judée : quasi umbilicus regionis totius, « comme le nombril de toute la région » (Étymologies XIV, 3). Il s’agit d’une province, pas du monde.

Un schéma n’est pas un relevé. Le T-O ne représente que la terre habitée, comme un diagramme de manuel. Il ne suffit pas à prouver que son auteur croyait la terre plate. Le texte d’Isidore sur ce point est ambigu et les historiens en débattent.

Quand Jérusalem arrive au centre

L’historien de la cartographie David Woodward a contesté dès 1985 l’idée reçue. Il a montré que le centre des cartes change au fil du Moyen Âge. Quelque 1 100 mappemondes médiévales sont connues, dont environ 900 dans des manuscrits, et beaucoup sont de petits schémas. La généralisation vient d’un petit nombre de très grandes cartes du XIIIᵉ siècle.

La chronologie que retiennent les spécialistes est la suivante :

  • Avant le XIIᵉ siècle : pas de centre fixe sur Jérusalem.
  • Après la première croisade (1099) : Jérusalem commence à gagner le centre.
  • Du XIIIᵉ au début du XIVᵉ siècle : la formule s’impose sur les grandes mappemondes, sans jamais devenir universelle.

Le lien avec les croisades est l’explication la plus citée. Il repose toutefois sur une coïncidence de dates plus que sur des déclarations de cartographes. Certains auteurs vont plus loin et voient dans ces cartes un appel à la guerre sainte : c’est une interprétation. Un fait mérite d’être relevé : quand la carte de Hereford est achevée, vers 1300, les Latins ont perdu Jérusalem depuis 1244 et Acre depuis 1291. On a peut-être mis au centre du monde ce qu’on n’avait plus.

Le psautier, Ebstorf, Hereford

La carte du Psautier (Londres, British Library, Add. MS 28681), de 1262-1280 environ, mesure 17 cm sur 12,5. Jérusalem y est au centre, et cette miniature montre que le modèle n’était pas réservé aux murs des cathédrales.

La mappemonde d’Ebstorf, en Basse-Saxe, était la plus grande : environ 3,6 mètres de côté, sur trente feuilles de parchemin. Sa date reste disputée, entre 1234-1240 et 1300 environ. La tête du Christ y paraît en haut, ses mains à gauche et à droite, ses pieds en bas : le monde devient son corps. Au centre, dans une Jérusalem encadrée d’or, la résurrection. L’original a été détruit en 1943 lors du bombardement de Hanovre ; il n’en reste que des photographies de 1891 et des fac-similés.

La mappemonde de Hereford, vers 1300, signée de Richard de Haldingham, est aujourd’hui la plus grande mappemonde médiévale conservée. Elle est une histoire autant qu’une géographie, du paradis au Jugement. On y trouve aussi, au nord-est, ces peuples de la fin que nous avons suivis dans Gog et Magog.

Ces cartes parlent théologie. Woodward souligne qu’il faut les lire pour ce qu’elles sont : des récits moraux et historiques posés sur un cadre géographique. Les juger à l’exactitude des côtes, c’est manquer leur propos. L’inverse est vrai aussi : en tirer une géographie réelle serait une erreur.

La fin d’un centre

Le changement est visible chez Fra Mauro, moine de Murano, vers 1450. Sa grande mappemonde, orientée au sud, garde Jérusalem comme centre symbolique, mais la décale légèrement à l’ouest du centre géométrique. Il explique que la ville est au centre en latitude, moins en longitude, et il justifie sa place par la population plus dense de l’Occident. Un cartographe chrétien a désormais besoin d’argumenter ce que d’autres montraient comme une évidence.

Avec les découvertes de la Renaissance et l’élargissement du monde connu, le modèle s’efface. Les atlas de la Tartarie, ceux d’Ortelius et de ses successeurs, appartiennent déjà à un autre âge de la carte.

Conclusion

Il faut donc renoncer à une formule commode. Non, les cartes médiévales ne plaçaient pas toutes Jérusalem au centre : la pratique naît tard, culmine aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, et ne fut jamais générale. Et le verset d’Ézéchiel, qui en est la source lointaine, parlait d’abord de responsabilité devant les nations.

Reste ce que ces cartes disent de ceux qui les ont faites. Elles ne montrent pas où se trouvait Jérusalem. Elles montrent ce que des chrétiens ont placé au milieu de leur vision du monde, plus de mille ans après la chute de la ville en 70 apr. J.-C. : une croix, une résurrection, une attente.

Pour aller plus loin :

Sources : Jérôme, Commentaire sur Ézéchiel ; Isidore de Séville, Étymologies XIV ; carte du Psautier (British Library, Add. MS 28681) ; mappemondes d’Ebstorf, de Hereford et de Fra Mauro ; David Woodward, « Reality, Symbolism, Time, and Space in Medieval World Maps », Annals of the Association of American Geographers (1985) ; Musée Galilée, exposition sur Fra Mauro.