En bref
Aquila, originaire du Pont, prosélyte juif, a produit vers 130 une traduction grecque de la Bible hébraïque d’une littéralité extrême, mot pour mot, presque syllabe pour syllabe. Elle a remplacé la Septante dans beaucoup de synagogues de langue grecque, à un moment où les chrétiens s’appuyaient sur la Septante pour montrer Jésus dans les prophètes. Origène l’a placée dans ses Hexaples. Elle reste un témoin précieux du texte hébreu du IIe siècle.
Provenance et confession
Irénée l’appelle « Aquila du Pont », région du nord de l’Asie Mineure ; Épiphane précise Sinope, la ville de Marcion de Sinope. Sa langue maternelle est le grec ; il apprend l’hébreu en adulte. Les sources anciennes s’accordent sur un point : il est prosélyte, c’est-à-dire un païen converti au judaïsme. Sa formation se fait auprès des sages rabbiniques de Judée : Jérôme le dit disciple d’Akiba ; le Talmud de Jérusalem (Meguila 1.9) rattache sa traduction à rabbi Éliézer et rabbi Josué. Sa confession est donc le judaïsme rabbinique naissant. Le reste vient d’Épiphane seul (392) : parent d’Hadrien, chargé des travaux d’Aelia Capitolina, baptisé, exclu de l’Église pour astrologie, puis passé au judaïsme. Ce récit, deux siècles et demi plus tard, n’est confirmé par aucune source antérieure. Aucune ordination ni appartenance à un cercle n’est connue.
Vie
- Faits documentés : Irénée de Lyon (Contre les hérésies III.21.1, vers 180) nomme « Aquila du Pont » et « Théodotion d’Éphèse », tous deux prosélytes juifs, qui traduisent Ésaïe 7:14 par neanis (« jeune femme ») au lieu de parthenos (« vierge »). Jérôme en parle souvent et le dit disciple du rabbin Akiba (Commentaire sur Ésaïe 8:11-15). La tradition rabbinique (Talmud de Jérusalem, Meguila 1.9) loue la traduction d’« Aqilas le prosélyte », faite sous la direction de rabbi Éliézer et rabbi Josué.
- Récit plus tardif, à prendre avec prudence : Épiphane de Salamine (Des poids et mesures 14-15, en 392) en fait un parent de l’empereur Hadrien, chargé de travaux à Jérusalem (Aelia Capitolina), converti au christianisme puis exclu pour astrologie, et devenu juif par rancune. Ce récit n’est confirmé par aucune source antérieure.
- Des fragments ont été retrouvés dans la Guéniza du Caire (palimpsestes publiés par F. C. Burkitt, 1897) ; le reste est connu par les citations des Hexaples.
Influence sur la Bible et la doctrine
- Méthode : Aquila rend chaque mot hébreu par un mot grec fixe, au mépris de la grammaire grecque. Il traduit même la particule hébraïque et (marque du complément d’objet) par syn (« avec ») : Gn 1:1 devient « avec le ciel et avec la terre ». Son texte suit de près l’hébreu consonantique proche du Texte massorétique.
- Contexte : les recherches de Dominique Barthélemy (Les Devanciers d’Aquila, 1963) ont montré qu’Aquila prolonge un mouvement juif plus ancien de révision de la Septante vers l’hébreu (le groupe kaige). Il n’a donc pas inventé la démarche.
- Le débat d’Ésaïe 7:14 : neanis est une traduction défendable de l’hébreu ‘almah. Les Pères y voyaient une manœuvre contre la naissance virginale : Irénée vise nommément Aquila ; Justin, avant lui (Dialogue avec Tryphon 43, 67, 71), reproche cette traduction aux maîtres juifs en général, sans nommer Aquila.
- Usage officiel : la novelle 146 de Justinien (553) autorise encore, dans les synagogues, la lecture grecque selon la Septante ou selon Aquila.
- Interprétation : la version d’Aquila marque le moment où Juifs et chrétiens, après la ruine du temple en 70 et la guerre de Bar Kokhba (132-135), cessent de lire la même Bible grecque. Les historiens y voient l’un des signes de la séparation des deux communautés ; ils discutent de la part qu’y a eue la polémique et de celle du simple souci de suivre l’hébreu.
Financement et réseaux
- Documenté : aucun financement connu. Réseau : les sages rabbiniques du IIe siècle (Akiba, Éliézer, Josué) selon les sources juives et Jérôme.
- Allégué : le lien familial avec Hadrien (Épiphane, IVe siècle).
- Non démontré : qu’Aquila ait traduit avec l’intention avouée de combattre les chrétiens ; c’est l’interprétation des Pères, non un fait attesté par lui.
Signaux d’alerte
- 5. Texte affaibli ou modifié (allégué, par Irénée, Contre les hérésies III.21.1 ; Justin Martyr, dans le Dialogue avec Tryphon, fait le même reproche aux maîtres juifs sans nommer Aquila) : la traduction d’Ésaïe 7:14 par neanis aurait visé la naissance virginale. Mais neanis est une traduction défendable de l’hébreu ‘almah, et Aquila suit l’hébreu partout avec la même rigueur : il ne s’agit pas d’un changement du texte.
- 3. Société secrète ou occulte (allégué, par Épiphane, Des poids et mesures 14-15) : exclusion de l’Église pour pratique de l’astrologie. Récit isolé et tardif.
Conclusion : aucun signal documenté. Les accusations viennent de la polémique entre chrétiens et juifs ; le seul point qui mériterait enquête est la valeur historique du récit d’Épiphane.
Pourquoi cette note
Sa fidélité mot à mot à l’hébreu est réelle et utile : Origène, Jérôme et la critique moderne s’en servent pour connaître l’hébreu ancien du IIe siècle, et aucune altération volontaire du texte n’est démontrée. Réserves : une littéralité qui rend souvent son grec illisible, et une vie mal connue. La note précédente (3/5) tenait compte de l’usage de sa version contre les lectures messianiques de la Septante, un critère confessionnel que le barème n’admet pas. Selon les critères neutres (fidélité, honnêteté, indépendance, transparence) : apport solide et durable, 4/5.
Voir aussi
- Théodotion · Symmaque l’Ébionite · Origène · Jérôme de Stridon
- Septante · Texte massorétique · Les Massorètes de Tibériade
Sources
- Irénée de Lyon, Contre les hérésies III.21.1.
- Épiphane de Salamine, Des poids et mesures 14-15.
- Jérôme, Commentaire sur Ésaïe 8:11-15 ; Talmud de Jérusalem, Meguila 1.9 (1.11 selon les éditions).
- Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon 43, 67, 71.
- Dominique Barthélemy, Les Devanciers d’Aquila, Brill, 1963.
- F. C. Burkitt, Fragments of the Books of Kings according to the Translation of Aquila, Cambridge, 1897.
- Natalio Fernández Marcos, The Septuagint in Context, Brill, 2000.