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Les Massorètes de Tibériade

Les massorètes (de massora, « tradition ») sont les savants juifs qui, entre le VIIe et le Xe siècle, ont fixé la lecture de la Bible hébraïque : voyelles, accents, et des milliers de notes de contrôle en marge.

En bref

Les massorètes (de massora, « tradition ») sont les savants juifs qui, entre le VIIe et le Xe siècle, ont fixé la lecture de la Bible hébraïque : voyelles, accents, et des milliers de notes de contrôle en marge. L’école de Tibériade, en Galilée, et surtout la famille Ben Asher, ont produit le texte que lisent aujourd’hui juifs et chrétiens : le Texte massorétique. Leur soin du détail est extraordinaire. La question débattue est ailleurs : le texte consonantique qu’ils ont reçu et les choix de lecture qu’ils ont fixés diffèrent parfois de la Septante utilisée par les apôtres. Fiche collective.

Provenance et confession

Les massorètes tibériens vivent à Tibériade, au bord du lac de Galilée (Israël), centre juif de Palestine après la chute de Jérusalem ; leurs rivaux sont en Babylonie (Irak). Leur langue courante est l’araméen, puis l’arabe ; leur langue de travail est l’hébreu. Ce sont des lignées familiales : la famille Ben Asher transmet son savoir sur cinq ou six générations, de père en fils, jusqu’à Aaron ben Moïse ben Asher (Xe siècle), face à la famille Ben Nephtali. Leur formation se fait dans ce cadre familial et dans les académies de Tibériade. Leur confession est le judaïsme ; on discute depuis le XIXe siècle de savoir si les Ben Asher étaient karaïtes (juifs qui rejettent la tradition orale du Talmud) ou rabbanites : Saadia Gaon a écrit contre un Ben Asher, mais les arguments restent indirects. Ils ne sont pas des rabbins ordonnés au sens d’une fonction ; aucune appartenance à une société ou à un cercle fermé n’est documentée.

Vie

  • Faits documentés : l’hébreu s’écrivait sans voyelles. Après le déclin de l’hébreu parlé, il fallait fixer la prononciation transmise oralement. Trois systèmes de points apparaissent : babylonien, palestinien, et tibérien, qui l’emporte.
  • La famille Ben Asher : cinq ou six générations à Tibériade, jusqu’à Aaron ben Moïse ben Asher (première moitié du Xe siècle). Une école rivale, celle de Ben Nephtali, diffère sur quelques centaines de détails, surtout d’accentuation.
  • Le Codex d’Alep (vers 930) : consonnes copiées par Salomon ben Bouyaa, points et notes par Aaron ben Asher. Maïmonide (XIIe siècle) le déclare modèle. Conservé à Alep pendant des siècles, il est en partie perdu lors des émeutes de 1947 ; ce qui reste (environ 295 feuillets sur quelque 487) est à Jérusalem.
  • Le Codex de Leningrad (1008-1009), copié au Caire par Samuel ben Jacob d’après des modèles ben-ashériens, est la plus ancienne Bible hébraïque complète. Il sert de base aux éditions critiques (Biblia Hebraica Stuttgartensia).
  • Karaïsme : plusieurs chercheurs ont soutenu que les Ben Asher étaient karaïtes (juifs rejetant la tradition rabbinique orale) ; la question reste ouverte.

Influence sur la Bible et la doctrine

  • Ce qu’ils ont fait : ils n’ont pas créé le texte consonantique, qui était déjà stabilisé depuis le Ier ou IIe siècle (les rouleaux « proto-massorétiques » de Qumrân et de Massada le montrent ; voir Manuscrits de la mer Morte). Ils l’ont protégé : la massora parva et la massora magna comptent les lettres, signalent les formes rares, notent les qeré (ce qu’on lit) face aux ketiv (ce qui est écrit), sans toucher aux consonnes.
  • Différences avec la Septante : sur quelques passages, la lecture massorétique diffère de celle des apôtres et de la Septante. Exemples souvent cités : Psaume 22:17 (texte massorétique « comme un lion mes mains et mes pieds », Septante « ils ont percé mes mains et mes pieds » ; un rouleau de Naḥal Ḥever porte une forme verbale proche de « percer ») ; Deutéronome 32:8 (« fils d’Israël » ou « fils de Dieu », Qumrân appuyant la seconde) ; Ésaïe 7:14 n’est pas touché dans l’hébreu, la discussion porte sur la traduction.
  • La chronologie : les âges des patriarches (Genèse 5 et 11) donnent environ 1 650 ans du Déluge à la Création dans le texte massorétique, contre plus de 2 200 dans la Septante ; le total jusqu’à Abraham diffère de plus de 1 300 ans. Ce point est central dans tous les débats sur la chronologie biblique.
  • Allégations : dès le IIe siècle, Justin Martyr (Dialogue avec Tryphon 71-73) accuse les Juifs d’avoir retranché des passages messianiques. Des auteurs modernes (par exemple, dans le courant créationniste, Henry B. Smith Jr., de l’organisation Associates for Biblical Research) soutiennent que la chronologie hébraïque a été raccourcie au IIe siècle, à l’époque de rabbi Akiba, pour écarter un calcul messianique. Augustin (Cité de Dieu XV.13) rejetait déjà l’idée d’une falsification volontaire. Ces accusations visent la période d’avant les massorètes, qui ont reçu ce texte et l’ont conservé ; elles ne portent pas sur leur travail lui-même.

Financement et réseaux

  • Documenté : rien sur un financement. Réseau : les académies de Tibériade et de Babylonie ; les communautés juives (rabbanites et karaïtes) de Jérusalem et du Caire qui ont acquis et conservé les codex.
  • Allégué : le raccourcissement volontaire de la chronologie ou l’altération de passages messianiques (Justin, puis des auteurs modernes), au stade du texte consonantique, avant les massorètes.
  • Non démontré : qu’un massorète ait modifié volontairement une consonne du texte reçu.

Signaux d’alerte

  • 5. Texte affaibli ou modifié (allégué, par Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon 71-73, et par des auteurs modernes comme Henry B. Smith Jr.) : retranchement de passages messianiques et raccourcissement de la chronologie de Genèse 5 et 11. Ces accusations visent le texte consonantique du IIe siècle, antérieur aux massorètes de plusieurs siècles ; aucune ne vise leur propre travail, qui consiste justement à ne pas toucher aux consonnes.

Conclusion : aucun signal documenté contre les massorètes eux-mêmes. Le point qui mérite une enquête plus poussée est en amont : l’histoire du texte hébreu entre le Ier et le IIe siècle, et l’origine des écarts avec la Septante.

Pourquoi cette note

Les massorètes ont transmis la Bible hébraïque avec une exactitude sans équivalent dans l’Antiquité ; c’est grâce à eux qu’on lit l’Ancien Testament dans sa langue. Réserves : leur vocalisation est une interprétation fixée tardivement, et le texte qu’ils ont protégé diffère en certains points de la Septante citée par le Nouveau Testament ; selon les passages, c’est l’une ou l’autre tradition qui paraît la plus ancienne, et la question reste ouverte. Apport solide et durable : 4/5.

Voir aussi

Sources

  • Israel Yeivin, Introduction to the Tiberian Masorah, Scholars Press, 1980.
  • Emanuel Tov, Textual Criticism of the Hebrew Bible, 3e éd., Fortress, 2012.
  • Ernst Würthwein, The Text of the Old Testament, 3e éd., Eerdmans, 2014.
  • Hayim Tawil et Bernard Schneider, Crown of Aleppo, Jewish Publication Society, 2010.
  • Aron Dotan, Ben Asher’s Creed: A Study of the History of the Controversy, Scholars Press, 1977 (sur la question karaïte).
  • Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon 71-73 ; Augustin, La Cité de Dieu XV.10-13.