En bref
Origène d’Alexandrie est le premier grand savant de la Bible chrétienne. Ses Hexaples, six colonnes parallèles de l’Ancien Testament (hébreu et versions grecques), sont la première édition critique de l’histoire. Il a aussi commenté presque toute l’Écriture. Mais il a érigé l’allégorie en méthode, spéculé sur la préexistence des âmes et sur une restauration finale de toutes choses, et ses idées ont été condamnées trois siècles après sa mort. Les défenseurs du Textus Receptus le tiennent souvent pour le père du texte alexandrin ; ses admirateurs pour le père de l’exégèse.
Provenance et confession
Origène naît vers 185 à Alexandrie, dans une famille chrétienne de langue grecque. Son père, Léonide, lettré, lui enseigne les lettres et l’Écriture ; il meurt martyr en 202, et ses biens sont confisqués, laissant une veuve et sept enfants dont Origène est l’aîné (Eusèbe, Histoire ecclésiastique VI.1-2). Une riche chrétienne l’héberge un temps ; il gagne sa vie comme maître de grammaire. Il reçoit, selon la tradition, l’enseignement de l’école catéchétique d’Alexandrie (Clément), et suit des cours de philosophie, peut-être auprès d’Ammonius Saccas (Porphyre, cité par Eusèbe VI.19 ; identification discutée). Il apprend aussi l’hébreu, au moins en partie. Confession : l’Église d’Alexandrie, dont il dirige l’enseignement. Vers 231, les évêques de Césarée et de Jérusalem l’ordonnent prêtre ; Démétrius d’Alexandrie conteste cette ordination faite hors de son Église, le fait condamner, et Origène s’établit à Césarée. Aucune appartenance à une société ou à un cercle n’est documentée.
Vie
- Faits documentés (surtout par Eusèbe, Histoire ecclésiastique livre VI, qui lui est presque entièrement consacré) : né vers 185 à Alexandrie ; son père Léonide meurt martyr en 202. Jeune, il dirige l’école catéchétique d’Alexandrie. Eusèbe rapporte qu’il se serait mutilé en prenant Mt 19:12 à la lettre (VI.8). En conflit avec l’évêque Démétrius, il s’établit à Césarée de Palestine (vers 231-234), où il enseigne et constitue une bibliothèque. Torturé sous Dèce (250), il meurt peu après, vers 253, à Tyr.
- Œuvres principales : Hexaples ; Traité des principes (Peri Archôn, conservé surtout dans la traduction latine retouchée de Rufin) ; Contre Celse ; commentaires et homélies sur la plupart des livres.
Influence sur la Bible et la doctrine
- Les Hexaples : hébreu, hébreu transcrit en lettres grecques, Aquila de Sinope, Symmaque l’Ébionite, la Septante révisée, Théodotion. Dans la colonne de la Septante, Origène marque d’un obèle ce qui manque en hébreu et ajoute sous astérisque, d’après Théodotion, ce qui manque en grec. Résultat paradoxal : la Septante « hexaplaire » recopiée sans les signes est devenue un texte mêlé. L’original, conservé à Césarée, a disparu vers le VIIe siècle.
- Le Nouveau Testament : Origène cite abondamment un texte que les critiques classent comme alexandrin ou « césaréen ». Il note lui-même des variantes entre manuscrits (par exemple sur Mt 19:19 ; Commentaire sur Matthieu XV.14). Le lien entre lui et le Codex Sinaiticus ou le Codex Vaticanus est une thèse : certains (dont T. C. Skeat) placent ces codex dans la bibliothèque de Césarée héritée d’Origène ; d’autres les situent en Égypte. Voir Eusèbe de Césarée et Constantin Ier.
- Méthode : trois sens de l’Écriture (littéral, moral, spirituel), avec une nette préférence pour le spirituel. Cette méthode a nourri toute l’exégèse ancienne et médiévale.
- Doctrines discutées : préexistence des âmes ; apocatastase (restauration finale de tous, y compris peut-être du diable) ; subordination du Fils dans certains textes. On les rapporte ici comme faits historiques. Des propositions « origénistes » ont été condamnées sous Justinien (543), puis par des anathèmes liés au concile de Constantinople II (553) ; la part exacte du concile dans ces anathèmes est discutée.
- Eschatologie : Origène voit dans la ruine de Jérusalem en 70 l’accomplissement des paroles de Jésus et un châtiment (par exemple Contre Celse II.13 et IV.22). Interprétation : il est en cela un témoin ancien de la lecture accomplie de ces passages ; il attend aussi un achèvement futur de toutes choses, qu’il lit souvent de façon spirituelle plutôt qu’historique.
Financement et réseaux
- Documenté : son ami et mécène Ambroise, qu’il avait gagné de la gnose valentinienne, lui fournit plus de sept sténographes travaillant à tour de rôle, autant de copistes et des calligraphes (Eusèbe, H.E. VI.23). Origène a aussi enseigné à la cour : Julia Mamaea, mère de l’empereur Sévère Alexandre, le fit venir à Antioche (H.E. VI.21).
- Allégué : des auteurs du courant « King James seulement » (par exemple les écrits populaires de Peter Ruckman ou de Gail Riplinger) font d’Origène le corrupteur volontaire du texte grec. Ils n’apportent pas de preuve directe d’une altération voulue par lui.
- Non démontré : qu’Origène ait produit ou dirigé la copie d’un manuscrit du Nouveau Testament parvenu jusqu’à nous.
Signaux d’alerte
- 5. Texte affaibli ou modifié (allégué, par des auteurs du courant « King James seulement », dont Peter Ruckman et Gail Riplinger) : Origène aurait corrompu le texte grec du Nouveau Testament. Aucune variante précise n’a été reliée à une intervention de sa part ; dans les Hexaples, au contraire, il signale par des signes visibles ce qu’il ajoute ou met en doute.
- 6. Ascension inexpliquée (allégué, par Démétrius d’Alexandrie, selon Eusèbe VI.8 et VI.23 et Photius, Bibliothèque 118) : une ordination de prêtre jugée irrégulière, faite par d’autres évêques sans l’accord du sien. Origène avait pourtant une formation et un enseignement reconnus ; la querelle porte sur la juridiction.
Conclusion : aucun signal documenté. Ses doctrines spéculatives (préexistence, apocatastase) ont été présentées par lui comme des recherches, non comme le texte ; le point qui mérite enquête est le rôle réel de la bibliothèque de Césarée dans la copie des grands codex.
Pourquoi cette note
Apport immense à la connaissance du texte : les Hexaples, première édition comparée, avec des signes qui rendent ses interventions visibles ; l’habitude de comparer les manuscrits ; des commentaires qui citent l’Écriture ligne à ligne ; un mécène déclaré. Réserves : la préférence pour le sens allégorique, critiquée dès l’Antiquité par l’école d’Antioche, peut éloigner le lecteur du sens historique, et la Septante hexaplaire, recopiée plus tard sans ses signes, est devenue un texte mêlé. La note précédente (3/5) comptait contre lui des spéculations condamnées par l’Église impériale, critère confessionnel que le barème n’admet pas. Selon les critères neutres : apport solide et durable, 4/5.
Voir aussi
- Eusèbe de Césarée · Lucien d’Antioche · Jérôme de Stridon · Augustin d’Hippone
- Septante · Codex Sinaiticus · Codex Vaticanus · Mouvement de critique textuelle
- Prétérisme
Sources
- Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, livre VI.
- Origène, Contre Celse ; Traité des principes ; Commentaire sur Matthieu.
- Henri Crouzel, Origène, Lethielleux, 1985.
- Photius, Bibliothèque, codex 118 (sur la condamnation par Démétrius).
- Pierre Nautin, Origène : sa vie et son œuvre, Beauchesne, 1977.
- Anthony Grafton et Megan Williams, Christianity and the Transformation of the Book: Origen, Eusebius, and the Library of Caesarea, Harvard, 2006.
- T. C. Skeat, « The Codex Sinaiticus, the Codex Vaticanus and Constantine », Journal of Theological Studies 50, 1999.