Fiche de recherche, sources indiquées. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.
En bref
Humaniste savoyard, d’abord collaborateur de Jean Calvin puis son adversaire, Castellion a traduit toute la Bible en latin classique (1551) et en français populaire (1555, Bible de Castellion). Après le bûcher de Michel Servet (1553), il a écrit le plus célèbre plaidoyer du siècle contre la mise à mort des hérétiques. Traducteur original et courageux, il a aussi pris des libertés de langage et de jugement qui ont fait scandale.
Provenance et confession
Sébastien Châtillon (Castellio en latin) naît en 1515 à Saint-Martin-du-Fresne, dans le Bugey, alors en Savoie, dans une famille de paysans. Sa langue est le français (et le parler savoyard) ; il apprend le latin, le grec puis l’hébreu. Il étudie au collège de la Trinité à Lyon, foyer humaniste. Né catholique, il est gagné à la Réforme vers 1540, après les bûchers de Lyon, et rejoint Calvin à Strasbourg. À Genève, il est régent du collège, mais la Compagnie des pasteurs lui refuse le ministère en 1544 pour des divergences d’interprétation. Il n’a jamais été prêtre ni pasteur. À Bâle, il vit pauvrement comme correcteur, puis professeur de grec. Aucune appartenance à une société ou un cercle n’est documentée ; il publie son plaidoyer de 1554 sous le pseudonyme de Martinus Bellius, par prudence.
Vie
- Né en 1515 à Saint-Martin-du-Fresne (Bugey), d’une famille paysanne. Études au collège de la Trinité à Lyon (grec, latin).
- 1540 : à Strasbourg, il loge chez Calvin. 1541-1544 : régent du collège de Rive à Genève ; il écrit les Dialogues sacrés (1543), manuel scolaire tiré de la Bible, réédité pendant deux siècles.
- 1544 : refusé au ministère pastoral parce qu’il tient le Cantique des cantiques pour un poème profane et refuse l’interprétation de Calvin sur la descente du Christ aux enfers. Il quitte Genève.
- Bâle : correcteur chez l’imprimeur Jean Oporin, dans la pauvreté. 1553 : professeur de grec à l’université.
- 1554 : De haereticis an sint persequendi (sous le pseudonyme de Martinus Bellius), puis Contra libellum Calvini (écrit en 1554, publié seulement en 1612) : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. »
- Accusé par Calvin et Théodore de Bèze de sympathies anabaptistes, pélagiennes et antitrinitaires, poursuivi devant le Conseil de Bâle, il meurt le 29 décembre 1563 avant le procès.
Influence sur la Bible et la doctrine
Faits documentés.
- Bible latine (Bâle, Oporin, 1551), dédiée au roi Édouard VI d’Angleterre, en latin classique cicéronien : lavacrum pour le baptême, respublica pour l’Église, genius pour l’ange. Les réformés lui reprochent de paganiser le vocabulaire chrétien.
- Bible française (Bâle, Jean Hervage, 1555), dédiée au roi Henri II. Il veut une langue du peuple, avec des mots inventés ou familiers (« rogner le prépuce », « la bande », « les gens de la maison »), qu’Henri Estienne et Bèze ont tournés en ridicule. Il signale par des notes les passages qu’il ne comprend pas, au lieu de feindre de les comprendre.
- Il traduit des originaux hébreu et grec, mais adopte parfois des leçons nouvelles ou des conjectures et réordonne des passages.
- Il ajoute des compléments historiques tirés de Flavius Josèphe entre les Testaments (dans l’édition latine).
- Le traitement des passages témoins (Comma Johanneum, Ap 22:19, Mt 24:34) dans ses deux Bibles est à vérifier sur les éditions.
Doctrine (faits). Castellion a défendu la liberté de conscience, le libre arbitre et une lecture morale de l’Écriture. Ses adversaires l’ont accusé d’antitrinitarisme ; il n’a jamais nié publiquement la Trinité, mais il a refusé de condamner ceux qui la niaient et des proches comme Lelio Sozzini (à l’origine du socinianisme) l’ont fréquenté. Ces éléments sont décrits ici comme des faits historiques.
Interprétation. Castellion a eu raison avant son siècle sur la violence religieuse, et il a eu l’honnêteté rare d’avouer ses ignorances de traducteur. Mais il s’est donné une liberté d’adaptation qui éloigne parfois sa Bible du texte. Sa confiance dans la raison humaine est lue, selon les historiens, comme une annonce de la tolérance moderne ou d’une lecture rationaliste de l’Écriture.
Financement et réseaux
- Documenté : ses Bibles ont été imprimées à Bâle par Oporin (latine) et Hervage (française), comme des entreprises commerciales. Il a vécu dans la pauvreté (récit de ses lettres et de ses contemporains : il ramassait du bois flotté sur le Rhin).
- Allégué : ses adversaires l’ont dit lié aux anabaptistes et au mystique David Joris, réfugié à Bâle sous un faux nom ; une amitié est probable, une dépendance non prouvée.
- Non démontré : aucun financement occulte.
Signaux d’alerte
- 5. Texte affaibli ou modifié (documenté) : dans ses Bibles latine et française, il adopte des conjectures et réordonne certains passages (Buisson, Guggisberg) ; il signale néanmoins en note les endroits qu’il ne comprend pas.
- 8. Double allégeance (allégué par Jean Calvin et Théodore de Bèze, dans leurs écrits de 1554-1563) : sympathies cachées pour les anabaptistes, les antitrinitaires et le spiritualiste David Joris, réfugié à Bâle sous un faux nom. Une amitié avec des proches de Joris est probable ; une dépendance n’est pas prouvée.
Conclusion : un signal documenté, d’ordre philologique et en partie avoué ; l’allégation vient de ses adversaires directs. Rien ne montre une infiltration ; ses rapports avec le cercle de Joris à Bâle pourraient faire l’objet d’une enquête plus poussée. Le pseudonyme « Bellius » est une protection, non un passé caché.
Pourquoi cette note
Trois étoiles : traduction des originaux pour le peuple, honnêteté sur les difficultés, courage face à Genève sur la liberté de conscience. Mais une traduction libre jusqu’à la désinvolture, des conjectures et des passages réordonnés, qui éloignent parfois sa Bible du texte.
Voir aussi
Sources
- Ferdinand Buisson, Sébastien Castellion, sa vie et son œuvre (1515-1563), 2 vol., Paris, 1892.
- Hans R. Guggisberg, Sebastian Castellio, 1515-1563: Humanist and Defender of Religious Toleration, Aldershot, Ashgate, 2003.
- Marie-Christine Gomez-Géraud (dir.), Sébastien Castellion : des Écritures à l’écriture, Paris, Classiques Garnier, 2013.
- Castellion, Contre le libelle de Calvin, trad. Étienne Barilier, Carouge, Zoé, 1998.
- Roland H. Bainton, Concerning Heretics… by Sebastian Castellio, New York, Columbia University Press, 1935 (sur Bellius et David Joris).