Ressources · Les versions

Bible éthiopienne (guèze)

La Bible de l'Église d'Éthiopie, en guèze (ancienne langue liturgique), a le canon le plus large de toute la chrétienté : 81 livres selon le compte traditionnel.

Fiche de recherche, sources indiquées. Évaluation proposée, pas encore confirmée. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.

En bref

La Bible de l’Église d’Éthiopie, en guèze (ancienne langue liturgique), a le canon le plus large de toute la chrétienté : 81 livres selon le compte traditionnel. Surtout, elle est la seule à avoir conservé complets le livre d’Hénoch (1 Hénoch) et le livre des Jubilés, cités ou connus par les auteurs du Nouveau Testament (Jude 14-15 cite Hénoch) et retrouvés en fragments araméens et hébreux à Qumrân.

Histoire

Documenté :

  • Le royaume d’Aksoum devient chrétien au IVe siècle avec le roi Ezana, sous l’influence de Frumence d’Aksoum, consacré évêque par Athanase d’Alexandrie (Rufin, Histoire ecclésiastique I, 9). Les monnaies d’Ezana passent du croissant à la croix.
  • La traduction de la Bible depuis le grec est attribuée par la tradition aux « Neuf Saints », moines venus de l’Empire romain à la fin du Ve siècle. Les spécialistes la placent entre le IVe et le VIe siècle.
  • Les Évangiles de Garima (monastère d’Abba Garima), datés au carbone 14 (laboratoire d’Oxford) d’environ 330-540 (Garima 1) et 390-570 (Garima 2), donc du IVe au VIe siècle, sont parmi les plus anciens manuscrits chrétiens illustrés au monde.
  • Aux XIIIe-XIVe siècles, le texte est révisé d’après des Bibles arabes (venues d’Égypte copte) ; plus tard, des révisions s’alignent sur l’hébreu.
  • En Europe, James Bruce rapporte d’Éthiopie trois manuscrits d’Hénoch en 1773 ; Richard Laurence publie la première traduction anglaise (1821), August Dillmann l’édition du texte guèze (1851) et sa traduction allemande (1853), Robert Henry Charles l’édition critique anglaise (1906, 1912).

Texte source et méthode

AT traduit de la Septante ; NT du grec, d’un texte mêlé. Les livres d’Hénoch et des Jubilés furent traduits d’un grec lui-même traduit de l’araméen (Hénoch) et de l’hébreu (Jubilés). Les révisions arabes ont laissé un texte composite ; les manuscrits anciens sont rares, la plupart datent des XVe-XVIIIe siècles.

Passages témoins

PassageTraitement
Mt 24:34« cette génération » ; formulation guèze exacte à vérifier
Ap 1:1inconnu dans le détail (l’Apocalypse est dans le canon)
1 Jn 5:7-8Comma absente (selon l’apparat critique)
Mc 16:9-20présente dans la plupart des manuscrits ; certains ont d’abord la finale courte
1 Tm 3:16relatif « qui », selon l’apparat de Metzger ; à vérifier
Ap 22:19inconnu

Notes, livres et doctrine

Canon « étroit » de 81 livres (le compte varie selon les listes) : outre l’AT et le NT habituels, il comprend 1 Hénoch, les Jubilés, 1-3 Meqabyan (livres propres à l’Éthiopie, différents des Maccabées), 4 Baruch (Paralipomènes de Jérémie), et dans le NT élargi des livres d’ordre ecclésiastique (Sinodos, Qalēmentos, le Livre de l’Alliance, la Didascalie éthiopienne).

Intérêt historique : Hénoch et les Jubilés éclairent le monde de pensée du judaïsme du Second Temple (veilleurs, jugement, calendrier) ; la Bible éthiopienne est la raison pour laquelle on peut les lire en entier aujourd’hui. Leur statut canonique est propre à l’Église éthiopienne ; les autres Églises ne les reçoivent pas comme Écriture.

Ce qu’on lui reproche

  • Recevoir Hénoch et les Jubilés comme Écriture (Pères latins, puis catholiques et protestants) : Augustin (Cité de Dieu XV, 23) admet qu’Hénoch a écrit quelque chose de divin, puisque Jude le cite, mais rejette le livre qui circule, faute de transmission sûre ; Jérôme (De viris illustribus 4) note que l’épître de Jude fut mise en doute parce qu’elle cite un apocryphe. Pourquoi l’Éthiopie le garde : le livre était reçu au moment de la traduction (Tertullien, De cultu feminarum I, 3, défendait déjà Hénoch), et l’Église éthiopienne ne l’a jamais rejeté. Réponse de ses défenseurs : Jude 14-15 le cite explicitement, et Qumrân a confirmé son ancienneté. Voir Le canon éthiopien des 81 livres.
  • Une traduction d’Hénoch qui abrège et se trompe (J. T. Milik, The Books of Enoch, 1976 ; Michael Knibb, 1978) : comparé aux fragments araméens de Qumrân, le guèze, traduit d’un grec lui-même traduit, résume ou déforme par endroits. Milik soutenait aussi que le Livre des Paraboles (ch. 37-71), absent de Qumrân, serait une œuvre chrétienne du IIIe siècle. Réponse : la plupart des spécialistes (George Nickelsburg, James VanderKam) datent aujourd’hui les Paraboles du Ier siècle et jugent le guèze globalement fidèle là où on peut le contrôler. Voir Manuscrits d’Hénoch.
  • Un texte remanié d’après l’arabe (Ullendorff, Knibb) : les révisions des XIIIe-XIVe siècles, faites sur des Bibles arabes d’Égypte, ont mêlé au texte grec ancien des leçons secondaires, puis des révisions plus récentes l’ont rapproché de l’hébreu. Pourquoi : l’Église d’Éthiopie dépendait du patriarcat copte d’Alexandrie, dont la langue était devenue l’arabe.
  • Des livres ecclésiastiques mêlés à la Bible (critiques occidentaux) : le canon « large » inclut le Sinodos, le Livre de l’Alliance, les Qalēmentos, qui sont des règlements d’Église. Réponse : l’Église éthiopienne distingue elle-même un canon « étroit » et un canon « large » ; ces livres n’ont pas le même rang que l’Évangile (Cowley, 1974).
  • Une Bible à aligner sur Rome (missionnaires jésuites des XVIe-XVIIe siècles, Pedro Páez, Afonso Mendes) : la mission catholique, un temps soutenue par l’empereur Susneyos (conversion en 1622), voulut aligner l’Église éthiopienne sur Rome ; la réaction de 1632 rétablit l’Église nationale et les jésuites furent expulsés. Ce que cette mission a visé dans le texte biblique lui-même reste à vérifier.

Versets ajoutés ou retirés

Pourquoi cette note

Interprétation : une Église isolée a préservé pendant quinze siècles des livres que le reste de la chrétienté avait perdus ; c’est un service immense rendu à la transmission. Les réserves : texte révisé plusieurs fois (en partie d’après l’arabe, donc à trois degrés de l’original), manuscrits surtout tardifs, et canon dont certains livres sont des écrits ecclésiastiques. Note 4.

Voir aussi

Frumence d’Aksoum · James Bruce · Richard Laurence · August Dillmann · Robert Henry Charles · Manuscrits de la mer Morte · Septante · Bibles coptes

Éthiopie : L’Église éthiopienne et sa Bible · Le canon éthiopien des 81 livres · Évangiles de Garima · Bible amharique de Haïlé Sélassié · Bible amharique d’Abu Rumi

Sources

  • Edward Ullendorff, Ethiopia and the Bible (Schweich Lectures 1967), Oxford University Press, 1968.
  • Bruce M. Metzger, The Early Versions of the New Testament, Clarendon Press, 1977, ch. 5.
  • Judith McKenzie et Francis Watson, The Garima Gospels, Manar al-Athar, Oxford, 2016.
  • R. H. Charles, The Book of Enoch, Clarendon Press, 1912.
  • Roger W. Cowley, « The Biblical Canon of the Ethiopian Orthodox Church Today », Ostkirchliche Studien 23, 1974, p. 318-323.
  • Michael A. Knibb, Translating the Bible: The Ethiopic Version of the Old Testament, Oxford University Press (British Academy), 1999.
  • Augustin, La Cité de Dieu, XV, 23 ; Jérôme, De viris illustribus, 4 ; Tertullien, De cultu feminarum, I, 3.
  • J. T. Milik, The Books of Enoch: Aramaic Fragments of Qumrân Cave 4, Clarendon Press, 1976.
  • Michael A. Knibb, The Ethiopic Book of Enoch, 2 vol., Clarendon Press, 1978.
  • George W. E. Nickelsburg et James C. VanderKam, 1 Enoch 2: A Commentary on the Book of 1 Enoch, Chapters 37-82, Hermeneia, Fortress, 2012.