La question
Pour lire l’Apocalypse comme une prophétie de la chute de Jérusalem, il faut qu’elle ait été écrite avant 70. Thomas Ice et Mark Hitchcock le disent sans détour : le prétérisme de l’Apocalypse dépend de la date, alors que le futurisme n’en dépend pas ; en 1987, Gentry lui-même a reconnu la faiblesse du livre de Chilton sur ce point (selon Ice ; voir Thomas Ice). Le débat porte sur deux familles d’indices : les témoignages externes (ce que disent les auteurs chrétiens des IIe-IVe siècles) et les témoignages internes (ce que le livre laisse voir de son temps).
La fiche Apocalypse 1.1-3 traite déjà du « bientôt » et donne l’essentiel sur Irénée, Eusèbe, Clément, Épiphane, Laodicée et Polycarpe ; on ne le répète pas ici, on l’approfondit et on ajoute les témoins et les arguments qu’elle ne couvre pas.
Les textes en cause
Dans l’Apocalypse
Traduction de Pierre Savignac, Révélation de Jésus-Christ (Les éditions VoxVeritas, 2026).
1:9 Moi, Jean, votre frère et compagnon dans la détresse, le royaume et l’endurance en Jésus, je me trouvai dans l’île appelée Patmos, à cause de la parole de Dieu et du témoignage de Jésus.
11:1 Et il me fut donné un roseau semblable à un bâton, disant : « Lève-toi et mesure le temple de Dieu et l’autel et ceux qui s’y prosternent. 11:2 » Et le parvis qui est au-dehors du temple, jette-le au-dehors, et ne le mesure pas, car il a été donné aux nations, et la cité sainte, elles la fouleront quarante-deux mois.
13:18 Ici est la sagesse : celui qui a de l’intelligence, qu’il calcule le nombre de la bête, car c’est un nombre d’homme ; et son nombre est six cent soixante-six.
17:9 » Ici l’intelligence qui a de la sagesse. Les sept têtes sont sept montagnes, sur lesquelles la femme est assise. Et ce sont sept rois : 17:10 » Les cinq sont tombés, l’un est, l’autre n’est pas encore venu, et quand il viendra, il doit rester peu, 17:11 et la bête qui était et n’est pas. Et lui-même est huitième, et il est des sept, et il va à la destruction.
3:17 » Parce que tu dis : Je suis riche, et je me suis enrichi, et je n’ai besoin de rien, et tu ne sais pas que c’est toi le malheureux et pitoyable et pauvre et aveugle et nu […]
Parallèle souvent rapproché d’Ap 11:2 (Louis Segond 1910) :
Luc 21:24 : Ils tomberont sous le tranchant de l’épée, ils seront emmenés captifs parmi toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusqu’à ce que les temps des nations soient accomplis.
Les témoins anciens, dans l’ordre
| Témoin | Date approximative | Ce qu’il dit | Référence |
|---|---|---|---|
| Irénée de Lyon | vers 180 | La vision (ou Jean ?) « fut vue » vers la fin du règne de Domitien | Contre les hérésies V, 30, 3 ; grec chez Eusèbe, H. E. III, 18, 3 et V, 8, 6 |
| Canon de Muratori | vers 170 (Metzger) ; 170-210 selon d’autres | Paul, suivant l’exemple de « son prédécesseur Jean », écrit à sept Églises | lignes sur les épîtres de Paul |
| Clément d’Alexandrie | fin IIe - début IIIe s. | Jean revient de Patmos à Éphèse « après la mort du tyran », sans le nommer | Quel riche sera sauvé ? 42 ; repris par Eusèbe, H. E. III, 23, 6 |
| Origène | vers 246-248 | Jean fut condamné à Patmos par « le roi des Romains », selon la tradition, sans le nommer | Commentaire sur Matthieu XVI, 6 |
| Victorin de Poetovio (Pettau) | fin IIIe s. | Jean, à Patmos, condamné aux mines par Domitien ; libéré à la mort de Domitien | Commentaire sur l’Apocalypse, sur Ap 10:11 |
| Eusèbe de Césarée | début IVe s. | « On dit » que Jean fut relégué à Patmos sous Domitien ; retour sous Nerva | H. E. III, 18, 1 ; III, 20, 8-9 ; III, 23, 1-6 |
| Épiphane de Salamine | vers 375 | Jean prophétisa à Patmos sous l’empereur Claude | Panarion 51, 12 et 51, 33 |
| Jérôme | 392-393 | La 14e année, Domitien suscite la deuxième persécution ; Jean est relégué à Patmos et écrit l’Apocalypse | De viris illustribus 9 |
| Versions syriaques (titre) | tardif | Jean exilé à Patmos « par Néron César » | titre de l’Apocalypse dans des éditions syriaques (référence à préciser) |
Les positions
La date basse : sous Domitien, vers 95-96
C’est la date majoritaire chez les spécialistes d’aujourd’hui, évangéliques comme critiques (Gregg, cité par Wikipédia ; Bird, 2023). Ses défenseurs dans le débat sur le prétérisme : Thomas Ice (« The Date of the Book of Revelation », pre-trib.org), Mark L. Hitchcock (thèse de doctorat sur la date domitienne, présentée sur pre-trib.org ; série de cinq articles « Preterism and the Date of the Book of Revelation », Bibliotheca Sacra 163-164, 2006-2007), Robert L. Thomas (« Theonomy and the Dating of Revelation », The Master’s Seminary Journal 5/2, 1994, p. 185-202). Parmi les commentateurs : G. K. Beale (NIGTC, Eerdmans, 1999), Robert H. Mounce (NICNT), Leon Morris (Tyndale). Les arguments :
- Irénée. Le plus ancien témoin explicite, qui dit avoir connu Polycarpe, disciple de Jean (Eusèbe, H. E. V, 20, 6). Le sens naturel du passage, pour la plupart des lecteurs, est que la vision fut vue sous Domitien : Irénée explique que le nom de l’Antichrist n’a pas été révélé alors que la vision est récente, « presque de notre génération ».
- Une tradition constante. Victorin, Eusèbe et Jérôme placent l’exil sous Domitien ; les témoins de la date haute sont plus tardifs (Épiphane, titres syriaques) ou ne nomment pas l’empereur (Clément, Origène).
- L’état des Églises d’Asie. L’Église d’Éphèse a « abandonné son premier amour » (Ap 2:4), ce qui suppose du temps depuis sa fondation par Paul ; Laodicée se dit riche (Ap 3:17) alors que la ville fut ruinée par un tremblement de terre en 60 (Tacite, Annales XIV, 27) ; l’Église de Smyrne n’existait pas encore quand Paul écrivait aux Philippiens (Polycarpe, Aux Philippiens 11, 3, conservé en latin seulement). L’argument de Laodicée est celui de Leon Morris, suivi par Mounce et Kümmel (d’après Gentry, qui le discute) ; les deux autres sont des arguments classiques de la date basse (voir Apocalypse 1.1-3).
- Le culte impérial et la persécution. Domitien se faisait appeler « notre seigneur et dieu » (Suétone, Domitien 13) ; Eusèbe range sa persécution après celle de Néron (H. E. III, 17) et rapporte l’exil de Flavia Domitilla la quinzième année du règne (III, 18, 4). L’Apocalypse refléterait la pression locale du culte impérial en Asie (James Dunn, d’après Bird).
- La légende de Néron revenu (Nero redivivus). La bête « qui était et n’est pas » (Ap 17:8, 11) et la tête blessée à mort puis guérie (13:3) feraient écho à la rumeur d’un retour de Néron après sa mort (68) ; or, selon Aune (cité par Gentry), cette légende ne se serait pas répandue avant la fin du Ier siècle.
- Les sept rois sont symboliques. Pour Bird comme pour beaucoup de commentateurs, le chiffre sept représente la totalité du pouvoir romain ; le compte des empereurs ne peut fixer la date.
- Le Temple d’Ap 11 est symbolique. La majorité des commentateurs y voient le peuple de Dieu (lecture de Beale ; Hitchcock, « A Critique of the Preterist View of the Temple in Revelation 11:1-2 », BSac 164:654, 2007).
La date haute : sous Néron, vers 64-68
Position dominante chez de grands exégètes du XIXe siècle et au début du XXe (Wikipédia, « Before Jerusalem Fell »), aujourd’hui minoritaire. Défenseurs : Kenneth L. Gentry (Before Jerusalem Fell: Dating the Book of Revelation, 1989, tiré de sa thèse de Whitefield Theological Seminary ; 2e éd. chez American Vision, ©1998 ; 3e éd. chez Victorious Hope, 2010), qui date le livre en 65 ou 66 ; J. A. T. Robinson (Redating the New Testament, SCM, 1976, chapitre sur l’Apocalypse p. 221-253 selon Bird), qui date tout le Nouveau Testament avant 70 ; David Chilton (The Days of Vengeance, 1987) ; Moses Stuart (A Commentary on the Apocalypse, 1845 : vers 68 selon son critique Enoch Pond) ; J. Stuart Russell (The Parousia, 1878), qui reproduit avec approbation, en appendice, les arguments d’Édouard Reuss et de J. M. Macdonald pour la date haute (p. 556-559 de l’édition numérisée). Tous les prétéristes complets la tiennent aussi (Don K. Preston, Ed Stevens, Kurt Simmons, Max R. King). Les arguments :
- Le Temple encore debout (Ap 11:1-2). Jean reçoit l’ordre de mesurer le temple, l’autel et les adorateurs, tandis que le parvis extérieur et la cité sainte sont livrés aux nations pour quarante-deux mois. Gentry y voit le Temple d’Hérode et rapproche Ap 11:2 de Lc 21:24 (« Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations ») ; Reuss, cité par Russell, juge le passage impossible à écrire après 70. Ap 11:8 situe en outre la « grande cité » là où le Seigneur « fut crucifié ».
- Le sixième roi (Ap 17:9-11). Gentry en fait « la principale preuve objective » de la date (cité par Hitchcock, BSac 164:656). En comptant depuis Jules César : Jules, Auguste, Tibère, Caligula et Claude sont « tombés », Néron « est », Galba, qui « doit rester peu », a régné de juin 68 à janvier 69. En comptant depuis Auguste, Galba serait le sixième et le livre daterait de son règne (lecture de Bell, Rowland et Wilson, selon Vridar). L’argument suppose que les sept têtes désignent des empereurs réels.
- Le nombre 666. En lettres hébraïques, nrwn qsr (« Néron César ») donne 50 + 200 + 6 + 50 + 100 + 60 + 200 = 666 ; sans le n final (la forme latine Nero), on obtient 616, et la variante 616 est attestée dans l’Antiquité (Irénée la connaît et la rejette en V, 30, 1 ; voir plus bas). Cette explication de la variante était déjà donnée au XIXe siècle par Reuss (cité par Russell). La graphie nrwn qsr est attestée dans un document de Wadi Murabba’at daté de la 2e année de Néron (Mur 18 ; D. R. Hillers, BASOR 170, 1963, p. 65, d’après des sources secondaires). L’argument montre que le nombre peut viser Néron ; il ne date pas le livre à lui seul, puisqu’on pouvait encore viser Néron après sa mort.
- Les sept Églises. Laodicée s’est relevée « par ses propres ressources », sans demander l’aide de Rome (Tacite, Annales XIV, 27) : sa richesse n’exige donc pas une longue reconstruction ; et la « richesse » d’Ap 3:17 peut être spirituelle (Gentry, « Is Laodicea a Problem for Revelation’s Date? », 2015). Rojas-Flores (Biblica 85, 2004, p. 375-392) va jusqu’à placer la rédaction entre l’avènement de Néron (54) et le séisme de 60.
- La persécution. La seule persécution de chrétiens bien attestée au Ier siècle est celle de Néron à Rome après l’incendie de 64 (Tacite, Annales XV, 44). Pour Domitien, Leonard L. Thompson (The Book of Revelation: Apocalypse and Empire, Oxford University Press, 1990) ne trouve pas de persécution générale ; Wolfram Kinzig juge qu’une persécution d’ensemble ne peut être établie (d’après Bird). Thompson tient pourtant lui-même la date domitienne : la remise en cause de la persécution n’est pas, chez lui, un argument pour la date haute.
- Le silence sur 70. Aucun livre du Nouveau Testament ne mentionne la ruine du Temple comme un fait passé (Robinson) ; un livre qui parle tant du temple et de la « cité sainte » l’aurait signalée.
Autres dates
- Sous Claude (41-54) : Épiphane (Panarion 51, 12 et 33), suivi au VIe siècle par Apringius et Béatus de Liébana (d’après une introduction orthodoxe à l’Apocalypse publiée sur azbyka.ru). Comme Néron portait aussi le nom de Claude (Nero Claudius Caesar), certains partisans de la date haute pensent qu’Épiphane vise Néron (Gentry, Before Jerusalem Fell, p. 104-105, cité par Rojas-Flores).
- Dates composites : David E. Aune (Revelation, Word Biblical Commentary 52A-C, 1997-1998, introduction p. cxviii-cxxxiv) propose une composition en trois étapes et deux éditions : une première édition (1:7-12 et 4:1-22:5) et une seconde qui ajoute le reste. Les comptes rendus donnent pour la première les années 60 ou les environs de 70, et pour la dernière le milieu des années 90 ou le règne de Trajan (les résumés divergent ; voir « À vérifier »). Une telle hypothèse permet de reconnaître des indices d’avant 70 sans renoncer à une publication finale tardive. Elle reste minoritaire.
- Sous Trajan ou Hadrien : James Kelhoffer (Trajan), Thomas Witulski (Hadrien, 2007) ; Bird propose une fourchette de 90 à 135 (« Dating the Book of Revelation », 2023).
Réponses et contre-réponses
1. Irénée : « cela fut vu », mais quoi ?
- Objection (date basse) : Irénée, Contre les hérésies V, 30, 3, place la vision « vers la fin du règne de Domitien » (Ice ; Hitchcock ; Thomas).
- Réponse (Gentry) : le verbe grec heōrathē (« fut vu ») n’a pas de sujet exprimé ; ce peut être « celui qui a vu l’Apocalypse », Jean lui-même, que l’on aurait encore vu vivant sous Domitien, et non la vision (Gentry, d’après Wikipédia et Gunn, qui suivent Wettstein). Irénée se trompe ailleurs : il donne à Jésus plus de quarante ans à la fin de son ministère (Contre les hérésies II, 22, 5-6).
- Réplique : tout le raisonnement d’Irénée porte sur la récence de la vision (si le nom avait dû être connu, il aurait été dit, puisque la vision est récente) : c’est la vision qui « fut vue ». La plupart des spécialistes le lisent ainsi, et un critique affirme que Gentry le reconnaît lui-même (Before Jerusalem Fell, p. 47, page confirmée ; voir Apocalypse 1.1-3). Eusèbe, qui cite le grec, comprend aussi la vision (III, 18, 3). Une erreur d’Irénée sur un autre sujet ne prouve pas une erreur ici.
- Un détail qui pèse dans les deux sens : en V, 30, 1, Irénée rejette comme fautive une leçon qui retranche cinquante au nombre (soit 616), ce qui montre que la variante circulait dès le IIe siècle. Parmi les noms qu’il essaie pour 666 (Euanthas, Lateinos, Teitan), il ne propose pas Néron. Le fait est à peser avec un autre : Irénée calcule sur des noms grecs, et en lettres grecques Nerōn Kaisar ne donne pas 666 (Wikipédia, « 666 »). Qui en tire quoi, dans chaque camp, reste à documenter (voir « À vérifier »).
2. Clément : quel « tyran » ?
- Date basse : Eusèbe (III, 23, 1-6) comprend Domitien ; il cite Clément juste après Irénée.
- Date haute : Clément ne nomme personne ; « le tyran » par excellence, dans la littérature juive, chrétienne et païenne, est Néron (Rojas-Flores, Biblica 85, 2004, p. 377, d’après Gentry, Before Jerusalem Fell, p. 68-83). Le même récit montre Jean poursuivant à cheval un jeune homme devenu brigand (Quel riche sera sauvé ? 42), ce qui conviendrait mieux à un homme moins âgé qu’en 95 : le commentaire de Jamieson, Fausset et Brown (1871) range cet argument parmi ceux des partisans de la date haute (Jean aurait eu cent ans sous Domitien), sans le retenir lui-même, car il tient pour Domitien.
- État de la question : le « tyran » non nommé reste ambigu ; Clément ne donne ici aucune date.
3. Origène, Victorin, Jérôme
- Origène (Commentaire sur Matthieu XVI, 6, à propos de la coupe des fils de Zébédée) dit que « le roi des Romains » condamna Jean à Patmos, sans le nommer. La date haute en tire qu’au IIIe siècle la tradition ne nommait pas encore Domitien partout (Rojas-Flores, p. 377) ; la date basse, qu’Origène ne contredit pas Irénée.
- Victorin (sur Ap 10:11) et Jérôme (De viris illustribus 9) nomment Domitien. La date haute y voit la dépendance envers Irénée, que Jérôme cite justement dans la même notice ; la date basse, une tradition reçue et constante. On note que Jérôme fait revenir Jean à Éphèse « sous Pertinax » dans la traduction anglaise courante (NPNF), ce qui pose une difficulté de texte (voir « À vérifier »).
4. Épiphane et les titres syriaques
- Date haute : Épiphane place la prophétie sous Claude ; des éditions syriaques intitulent le livre « révélation faite à Jean l’évangéliste dans l’île de Patmos, où il fut exilé par Néron César » (titre cité par Isaac Newton et, au XIXe siècle, par Robert Young). Ce sont des témoins d’une tradition orientale distincte de celle d’Irénée.
- Date basse : Épiphane, à la fin du IVe siècle, est tardif et souvent inexact ; « Claude » n’est pas « Néron » ; les titres syriaques viennent de manuscrits tardifs (la Peshitta, devenue la version syriaque courante au début du Ve siècle, ne compte que 22 livres du Nouveau Testament et n’a pas l’Apocalypse, présente en revanche dans la version harkléenne de 616). Ces témoins ne pèsent pas face à Irénée.
5. Le Canon de Muratori
- Date haute : le fragment dit que Paul écrit à sept Églises « suivant l’exemple » (ou « la règle ») de « son prédécesseur Jean », qui, dans l’Apocalypse, écrit aussi à sept Églises. Si Jean est le « prédécesseur » de Paul, l’Apocalypse précéderait les épîtres de Paul (argument avancé par des partisans de la date haute ; Gentry, Before Jerusalem Fell, p. 93-94).
- Date basse : prédécesseur peut désigner le rang d’apôtre (Jean appelé avant Paul), non l’ordre des écrits ; l’argument prouverait trop, puisqu’il mettrait l’Apocalypse avant le milieu des années 50. Le fragment montre seulement que l’Apocalypse était reçue et lue vers 170-200.
6. Le Temple d’Ap 11
- Date haute : un temple mesuré et une ville foulée « quarante-deux mois » correspondent à la guerre de 66-70 et à Lc 21:24 (Gentry, « The Temple and Revelation’s Date », 2014).
- Date basse : l’Apocalypse est une vision ; le temple y est le peuple de Dieu (Ap 3:12 : « je ferai de lui une colonne dans le temple de mon Dieu », traduction de Pierre Savignac) ; le temple d’Ap 11 serait symbolique (Hitchcock, BSac 164:654 ; lecture majoritaire). On fait aussi valoir qu’Ézéchiel mesure en vision un temple (Éz 40-42) alors que celui de Salomon était détruit, de sorte qu’une vision de mesure ne suppose pas un édifice debout : Gentry rapporte cette objection, qu’un lecteur lui a soumise, et répond qu’Ézéchiel situe lui-même sa vision après la destruction (Éz 40:1 : « quatorze ans après la ruine de la ville »), alors que rien dans l’Apocalypse n’annonce un temple futur rebâti (« Temple Measuring and Ezekiel », 5 janvier 2024). Rojas-Flores mentionne aussi la lecture d’un temple symbolisant la communauté après 70, qu’il rejette parce que le temple est situé dans une « cité sainte ».
7. Les sept rois d’Ap 17
- Date haute : le compte depuis Jules César donne Néron comme sixième roi (Gentry) ; Suétone ouvre ses Vies des douze Césars par Jules.
- Date basse : le point de départ est arbitraire (Jules, Auguste, Caligula ou Néron selon les auteurs, relève Bird) ; le chiffre sept est symbolique de la totalité du pouvoir romain (Bird ; Hitchcock, BSac 164:656, dont seul le début a été lu). Un autre compte, partant d’Auguste et écartant les trois empereurs éphémères de 68-69, fait de Vespasien le sixième, de Titus le septième (règne bref, 79-81) et de Domitien le huitième : Keith A. Mathison l’expose comme l’une des deux lectures les plus plausibles (Ligonier, 9 juin 2010), en notant qu’il faut écarter Galba, Othon et Vitellius, que Suétone traite de rebelles ; il renvoie, pour Vespasien sixième roi, à R. H. Charles, G. R. Beasley-Murray et C. H. Giblin. Les « cinq tombés » peuvent aussi désigner cinq royaumes successifs (Égypte, Assyrie, Babylone, Perse, Grèce ; Rome étant le sixième) : Mathison attribue cette lecture aux dispensationalistes, dont Hitchcock (BSac 164, 2007, p. 480), et, hors de ce camp, à Simon Kistemaker (Revelation, 2001, p. 472).
8. Nero redivivus
- Date basse : la légende du retour de Néron suppose sa mort (68) et du temps pour se répandre ; elle n’est guère attestée avant la fin du siècle (Aune, cité par Gentry).
- Date haute : la tête « comme égorgée à mort » dont la plaie est guérie (13:3) désignerait l’empire qui se relève de la guerre civile de 68-69, non la légende : c’est la lecture de Gentry, qui l’énonce lui-même (« The Beasts of Revelation », Postmillennial Worldview, 23 août 2019) ; son livre The Beast of Revelation (1989) n’a pas été lu ici. On rappelle aussi qu’un premier faux Néron apparaît dès 69 (Tacite, Histoires II, 8), signe que la rumeur était immédiate (argument à rattacher à un auteur).
Ce qui est établi et ce qui reste ouvert
Établi par les sources :
- Le plus ancien témoin explicite (Irénée, vers 180) relie l’Apocalypse à la fin du règne de Domitien ; Eusèbe, qui cite son grec, le comprend de la vision. La tradition latine (Victorin, Jérôme) suit cette date.
- Des témoins plus anciens qu’Eusèbe (Clément, Origène) parlent de l’exil sans nommer l’empereur ; une tradition minoritaire et tardive place l’exil sous Claude (Épiphane) ou sous Néron (titres syriaques).
- La variante 616 est ancienne (Irénée la connaît) ; nrwn qsr donne 666 en hébreu et nrw qsr donne 616.
- La seule persécution des chrétiens bien documentée au Ier siècle est celle de Néron à Rome en 64 ; une persécution générale sous Domitien est mise en doute par plusieurs historiens, y compris des partisans de la date basse (Thompson).
- Laodicée a été frappée par un séisme en 60 et s’est relevée par ses propres moyens (Tacite).
- La date basse est aujourd’hui majoritaire ; la date haute l’emportait chez de nombreux exégètes du XIXe siècle.
Ce que les sources ne permettent pas de trancher :
- Le sujet de « fut vu » chez Irénée, même si la lecture « la vision » est la plus suivie.
- L’identité du « tyran » de Clément.
- Le sens des sept rois (empereurs réels ou symbole) et leur point de départ ; aucun compte ne s’impose par le texte seul.
- Le caractère littéral ou symbolique du temple d’Ap 11:1-2 ; c’est pourtant de lui que dépend le plus fort argument interne de la date haute.
- La portée chronologique des indices sur les Églises (Éphèse, Laodicée, Smyrne), qui sont compatibles avec les deux dates selon la manière de les lire.
Les deux camps reconnaissent l’enjeu : si le livre date de 95, le prétérisme ne peut lire l’Apocalypse comme l’annonce de 70 (il peut encore la lire comme l’annonce de la chute de Rome) ; s’il date d’avant 70, la lecture prétériste devient possible, sans être pour autant démontrée.
À vérifier
- Le titre exact de la thèse de Mark L. Hitchcock, l’établissement (Dallas Theological Seminary selon les autres fiches de ce recueil) et l’année (2005), sur la page de titre ou un catalogue.
- La date précise que J. A. T. Robinson retient pour l’Apocalypse (fin 68 ?) dans Redating the New Testament, p. 221-253.
- Les dates des deux éditions d’Aune, dans l’introduction de WBC 52A (p. cxviii-cxxxiv) : les comptes rendus divergent (années 60 ou vers 70 ; milieu des années 90 ou règne de Trajan).
- La référence exacte des titres syriaques (édition de 1627 de Ludovicus de Dieu ? Harkléenne ?) et leur date ; la phrase d’Isaac Newton qui les cite.
- Le texte latin de Jérôme, De viris illustribus 9, sur le retour de Jean (« sous Nerva » ou « sous Pertinax »).
- Le passage exact de Victorin sur Ap 17:10 et son compte des rois ; son texte authentique (la recension de Jérôme diffère).
- Le passage d’Origène : Commentaire sur Matthieu XVI, 6, d’après Rojas-Flores ; à lire dans le texte.
- L’argument de l’âge de Jean chez Clément : quels partisans de la date haute le formulent (Jamieson, Fausset et Brown le rapportent sans les nommer).
- L’auteur de l’objection tirée du temple mesuré d’Ézéchiel (Éz 40-42), connue ici par la réponse de Gentry (2024).
- Le premier auteur du compte des rois depuis Auguste qui écarte Galba, Othon et Vitellius, et la position propre de Hitchcock (royaumes, ou chiffre symbolique) dans BSac 164:656.
- La réponse des partisans de la date haute à l’argument de Polycarpe sur Smyrne ; et le passage de Clément, Stromates VII, 17, sur la fin de l’enseignement apostolique.
- La lecture de Mur 18 (nrwn qsr) dans l’édition DJD II et l’article de Hillers (BASOR 170, 1963).
- La position de Beale sur les sept rois (royaumes ou empereurs) et sur le temple d’Ap 11 (pages du NIGTC) ; celle de Mounce et de Morris, à lire dans leurs commentaires (connus ici par Gentry).
- Ce que chaque camp tire de l’absence de Néron dans la liste d’Irénée (V, 30, 3).
- Les comptes des rois depuis Jules César chez les anciens (Josèphe, Oracles sibyllins V, 4 Esdras 12), que Gentry invoque selon les sources secondaires.
Voir aussi
- Apocalypse 1.1-3 (le « bientôt » ; premier état du dossier Irénée, Eusèbe, Laodicée)
- Destruction de Jérusalem (70) (la guerre de 66-70 et Josèphe)
- Daniel 9.24-27 · Matthieu 24.34
- Prétérisme partiel · Prétérisme complet
- Kenneth L. Gentry · David Chilton · J. Stuart Russell · Moses Stuart · Thomas Ice
- Débats liés : Langage apocalyptique et décréation · Les credo et les Pères après 70 · Les grands débats publics (Hanegraaff contre Hitchcock, 2007)
- Méthode · Auteurs à étudier
Sources
- Pierre Savignac, Révélation de Jésus-Christ, Les éditions VoxVeritas, 2026 (Ap 1:9 ; 3:12, 17 ; 11:1-2, 8 ; 13:3, 18 ; 17:8-11).
- Bible Segond 1910, Wikisource (transcription de l’édition de 1910), contrôlée par recherche dans
_outils/segond1910-wikisource.txt(Éz 40:1 ; Lc 21:24) : https://fr.wikisource.org/wiki/Bible_Segond_1910 - Irénée, Contre les hérésies V, 30, 1-3 (trad. ANF) : https://www.newadvent.org/fathers/0103530.htm
- Eusèbe, Histoire ecclésiastique III, 17-18, 20, 23 : https://www.newadvent.org/fathers/250103.htm ; V, 8 et 20 : https://www.newadvent.org/fathers/250105.htm
- Clément d’Alexandrie, Quel riche sera sauvé ? 42 : https://logoslibrary.org/clement/rich/42.html
- Jérôme, De viris illustribus 9 (trad. NPNF) : https://www.newadvent.org/fathers/2708.htm
- Victorin de Poetovio, sur Ap 10:11 (Catena Bible) : https://catenabible.com/com/574f83293c6effa740ddd78d ; Ph. Schaff, History of the Christian Church II : https://ccel.org/ccel/schaff/hcc2.v.xv.xlv.html
- Canon de Muratori (trad. Metzger et Schaff) : https://earlychristianwritings.com/text/muratorian-metzger.html ; https://www.ccel.org/ccel/schaff/anf05.v.iii.iii.html
- Titres syriaques : Isaac Newton, Observations upon the Prophecies, Newton Project : https://newtonproject.ox.ac.uk/view/texts/normalized/THEM00209
- Épiphane et les commentateurs du VIe siècle : introduction à l’Apocalypse, azbyka.ru : https://azbyka.ru/otechnik/world/new-testament-the-eastern-greek-orthodox-bible/35_1
- G. Rojas-Flores, « The Book of Revelation and the First Years of Nero’s Reign », Biblica 85 (2004), p. 375-392 : https://www.bsw.org/biblica/vol-85-2004/the-book-of-revelation-and-the-first-years-of-nero-s-reign/181/article-p377.html
- Wikipédia, « Before Jerusalem Fell » : https://en.wikipedia.org/wiki/Before_Jerusalem_Fell
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