En bref
Jésuite espagnol, professeur d’Écriture sainte à Salamanque, Francisco Ribera publie vers 1590-1591 un long commentaire de l’Apocalypse qui renvoie l’essentiel du livre à la fin des temps : un Antichrist individuel, un règne de trois ans et demi au sens littéral, juste avant le retour du Christ. C’est la première forme systématique de ce qu’on appellera le Futurisme. Il compte parce que cette lecture, née pour répondre aux protestants, a fini par devenir la lecture dominante d’une grande partie du protestantisme lui-même.
Provenance et confession
Francisco Ribera naît en 1537 à Villacastín, en Vieille-Castille (province de Ségovie), dans une Espagne entièrement catholique ; sa langue est le castillan, sa langue savante le latin. On ne sait presque rien de sa famille. Il étudie à Salamanque, la grande université théologique du royaume, puis revient dans sa ville natale étudier l’Écriture ; un recteur jésuite le persuade d’entrer dans la Compagnie de Jésus, qu’il rejoint à Salamanque en 1570, à trente-trois ans. Ses ouvrages le présentent comme prêtre (presbyter) de la Compagnie ; la date de son ordination n’est pas connue. Il enseigne l’Écriture sainte à Salamanque de 1575 à sa mort. Catholique toute sa vie, il ne connaît ni conversion ni rupture. Aucune appartenance à une société, un cercle ou une confrérie particulière n’est rapportée ; son seul cadre est la Compagnie, ordre religieux public approuvé par Rome en 1540.
Vie
- Né en 1537 à Villacastín (vieille Castille). Études à Salamanque, entrée dans la Compagnie de Jésus en 1570.
- Professeur d’Écriture sainte à l’université de Salamanque ; confesseur et directeur spirituel (il connaît Thérèse d’Avila, dont il écrit une biographie, Vida de la Madre Teresa de Jesús, 1590).
- Commentaires sur les douze petits prophètes, sur l’épître aux Hébreux, et surtout In sacram beati Ioannis Apostoli et Evangelistae Apocalypsin commentarii (Salamanque, Petrus Lassus ; le catalogue de l’édition de Salamanque porte 1591, plusieurs auteurs donnent 1590). Rééditions à Lyon et Anvers (1593), Douai (1612).
- Mort à Salamanque en 1591.
Influence sur la Bible et la doctrine
Les faits. Au XVIe siècle, les Réformateurs (Luther, Calvin, puis la Bible de Genève anglaise dans ses notes) lisent l’Apocalypse selon l’Historicisme : la bête et la prostituée désignent la papauté, l’Antichrist est une institution présente dans l’histoire. Ribera répond en déplaçant la scène. Selon son schéma, les premiers chapitres concernent l’Église de l’époque de Jean et la Rome païenne ; la plus grande partie du livre (en gros à partir du chapitre 6, avec des nuances selon les commentateurs) se rapporte à une période encore future, courte et littérale : trois ans et demi, un Antichrist personnel, d’origine juive, qui rebâtira le temple de Jérusalem et se fera adorer. Babylone est Rome, mais une Rome des derniers jours, retombée dans l’apostasie, et non la papauté présente.
L’effet apologétique est clair : si l’Antichrist n’est pas encore venu, le pape ne peut pas l’être. Robert Bellarmin développe le même argument, à la même époque, dans ses Controverses (1586-1593) ; son livre sur le pontife romain (1586) paraît avant le commentaire de Ribera, ce qui exclut une simple reprise.
La postérité. Le futurisme reste longtemps une position catholique. Il entre dans le monde protestant au XIXe siècle : Manuel Lacunza (traduit par Edward Irving en 1827), Samuel Roffey Maitland (qui attaque l’historicisme à partir de 1826), puis John Nelson Darby et le Dispensationalisme. Une filiation directe et consciente de Ribera à Darby n’est pas démontrée : Darby ne se réclame pas de Ribera, et les historiens parlent plutôt d’une redécouverte par plusieurs canaux. Mais la structure (un intervalle, un Antichrist futur, une semaine de Daniel repoussée à la fin) est bien celle que Ribera a donnée à l’exégèse moderne.
Les lectures de son œuvre (interprétation). Les partisans du Futurisme voient en Ribera celui qui a rendu leur portée future aux prophéties et renoué avec l’attente des Pères : un Antichrist personnel et un règne de trois ans et demi se lisent déjà chez Irénée et Hippolyte. Ses critiques historicistes soulignent le motif apologétique de son système ; les tenants du Prétérisme lui reprochent de reporter dans un avenir indéterminé des indications de temps comme « bientôt » (Ap 1:1), « le temps est proche » (Ap 22:10) ou « cette génération » (Mt 24:34). Ce débat d’interprétation est décrit ici sans être tranché. À noter : le prétérisme systématique est né, lui aussi, chez un jésuite de la même époque, Luis de Alcázar.
Financement et réseaux
- Documenté : Ribera travaille dans le cadre de la Compagnie de Jésus et de l’université de Salamanque, au cœur de la Contre-Réforme espagnole. Son commentaire répond explicitement aux lectures protestantes.
- Allégué : beaucoup d’auteurs protestants (dès le XIXe siècle, et aujourd’hui sur Internet) présentent le futurisme comme un « complot jésuite » ourdi pour détourner les protestants, et relient directement Ribera à Darby et à Scofield.
- Non démontré : qu’un ordre de la Compagnie ait commandé ce commentaire dans un plan d’ensemble ; qu’une chaîne de transmission directe et voulue existe entre Ribera et les dispensationalistes. Ce qui est démontré, c’est la parenté des idées et le motif polémique antiprotestant.
Signaux d’alerte
- 4. Nouveauté présentée comme le texte (allégué par H. Grattan Guinness, Romanism and the Reformation, 1887, et par LeRoy E. Froom, The Prophetic Faith of Our Fathers, vol. 2, 1948) : Ribera aurait inventé le futurisme pour détourner l’accusation portée contre la papauté. Les faits : il expose sa lecture dans un commentaire signé, comme une interprétation, en reprenant des éléments patristiques ; il ne l’introduit ni dans le texte ni dans les titres d’une Bible. Le signal n’est pas documenté.
- 7. Pouvoir politique servi (allégué par les mêmes auteurs) : sa lecture protège la papauté, qui est aussi un pouvoir temporel. Le motif apologétique est réel et visible, mais c’est la défense ouverte de sa propre Église, non le service caché d’un État.
- 8. Double allégeance (allégué par les auteurs du « complot jésuite ») : rien ne montre qu’il ait servi une autre fidélité que celle, publique, d’un prêtre catholique et jésuite.
Aucun signal documenté : le portrait d’un agent chargé de fabriquer le futurisme repose sur une lecture rétrospective ; ce qui mérite d’être retenu, c’est le contexte polémique de la Contre-Réforme, connu et assumé par Ribera lui-même.
Pourquoi cette note
★★★☆☆ selon les critères neutres du barème. Fidélité au texte : Ribera commente, il ne traduit ni n’édite le texte, et il n’y touche pas. Honnêteté : sa vie et son œuvre sont connues, sans passé caché ni argent obscur. Indépendance : il écrit dans le cadre de la Compagnie et de la controverse antiprotestante, ce qui oriente visiblement ses choix exégétiques. Transparence : sa lecture est présentée comme un commentaire, et son but polémique n’est pas dissimulé. Apport réel (un commentaire savant, une lecture qui a durablement nourri l’exégèse) mêlé d’une apologétique confessionnelle. La note ne dépend pas du jugement porté sur le futurisme lui-même ; la note initiale de 1/5 reposait sur ce jugement et a été revue.
Voir aussi
- Futurisme · Historicisme · Prétérisme · Dispensationalisme
- Luis de Alcázar · Robert Bellarmin · Manuel Lacunza · Edward Irving · John Nelson Darby
- Enlèvement prétribulationnel
Sources
- Francisco Ribera, In sacram beati Ioannis Apostoli et Evangelistae Apocalypsin commentarii, Salamanque, 1591 (copie numérisée à l’université de Grenade).
- LeRoy Edwin Froom, The Prophetic Faith of Our Fathers, vol. 2, 1948 (adventiste, polémique mais riche en références).
- Kenneth G. C. Newport, Apocalypse and Millennium: Studies in Biblical Eisegesis, Cambridge University Press, 2000.
- Arthur W. Wainwright, Mysterious Apocalypse: Interpreting the Book of Revelation, Abingdon, 1993.
- H. Grattan Guinness, Romanism and the Reformation, Londres, 1887 (thèse polémique de l’origine jésuite du futurisme).
- Notices biographiques « Francisco de Ribera » (biografiasyvidas.com ; Wikipédia, « Francisco Ribera de Villacastín ») : études à Salamanque, entrée dans la Compagnie en 1570, chaire d’Écriture de 1575 à 1591.