En bref
L’historicisme lit l’Apocalypse et Daniel comme une histoire continue de l’Église, du premier siècle jusqu’à la fin du monde : sceaux, trompettes et coupes correspondraient à des périodes successives, surtout de l’histoire européenne. C’était la lecture commune des Réformateurs et du protestantisme jusqu’au milieu du XIXe siècle. Sa thèse la plus connue : la papauté est l’Antichrist et la « bête » d’Apocalypse 13. Il survit aujourd’hui surtout chez les adventistes et dans une partie du monde réformé.
Origine et généalogie
Faits documentés.
- Joachim de Flore (vers 1135-1202), abbé calabrais, divise l’histoire en trois âges (Père, Fils, Esprit) et lit l’Apocalypse comme un calendrier de l’histoire de l’Église. Pas de fiche dans ce recueil.
- Les dissidents médiévaux : spirituels franciscains, puis John Wycliffe et Jan Hus, identifient la papauté corrompue à l’Antichrist ; les disciples de Pierre Valdo partagent cette lecture.
- Les Réformateurs : Martin Luther (préface de 1530 à l’Apocalypse), Jean Calvin (sans commentaire de l’Apocalypse, mais identifiant le pape à l’homme de péché de 2 Th 2), William Tyndale, Théodore de Bèze. La Confession de Westminster (1646, XXV, 6) déclare le pape « cet Antichrist ». Les notes de la Bible de Genève anglaise et de la Bible de Genève française portent cette lecture.
- L’âge classique : Joseph Mede (Clavis Apocalyptica, 1627), Isaac Newton (Observations upon the Prophecies of Daniel and the Apocalypse of St. John, 1733), Jonathan Edwards.
- XIXe siècle : Edward Bishop Elliott (Horae Apocalypticae, 1844), Henry Grattan Guinness ; William Miller et la « grande déception » du 22 octobre 1844, d’où sortent les Adventistes du septième jour. Charles Taze Russell reprend une chronologie de ce type pour annoncer 1914.
- Déclin : à partir des années 1830-1840, le Futurisme puis le Dispensationalisme le supplantent chez les évangéliques.
Ce que dit la doctrine
- Principe jour-année : un « jour » prophétique vaut une année (d’après Nb 14:34 et Ez 4:6) ; les 1260 jours d’Ap 11:3 et 12:6 deviennent 1260 ans.
- Les sept Églises, sceaux et trompettes représentent des âges successifs de l’histoire.
- L’Antichrist n’est pas un homme unique de la fin, mais une institution qui dure des siècles.
- Le retour du Christ clôt cette longue histoire.
Arguments de ses partisans
- Daniel lui-même : la succession des empires de Dn 2 et 7 couvre des siècles d’histoire continue ; les soixante-dix « semaines » de Dn 9 sont, pour presque tous les interprètes, des semaines d’années, ce qui montre que l’Écriture use d’une échelle jour-année.
- 2 Th 2:3-4 : un pouvoir qui « s’assied dans le temple de Dieu » et s’élève au-dessus de tout culte ; les Réformateurs y voyaient une institution d’Église plutôt qu’un individu.
- Une prophétie utile à toutes les générations : chaque époque de l’Église trouve sa place dans le livre, au lieu que tout soit concentré au premier siècle ou à la fin.
- Le poids de la tradition protestante : Wycliffe, Luther, Calvin, Newton et Edwards ont lu ainsi ; ses défenseurs y voient la lecture de l’Église persécutée.
Critiques de ses opposants
- La subjectivité des identifications (critique de toutes les autres écoles) : chaque génération recale les symboles sur son actualité ; on compte de nombreuses identifications différentes des sauterelles d’Ap 9 ou de la bête.
- Les dates démenties : 1666, 1843-1844 (William Miller), 1866, 1914 (Russell), entre autres.
- Le principe jour-année n’est pas posé comme règle générale dans l’Écriture : Nb 14:34 et Ez 4:6 sont des cas particuliers.
- Les indications de temps (critique prétériste) : « bientôt » et « le temps est proche » deviennent le début d’un déroulement de vingt siècles.
- La polémique confessionnelle (critique catholique, à partir de Ribera et Alcázar) : la lecture antipapale serait une arme de controverse plus qu’une exégèse. Les historicistes renvoient le même reproche aux réponses jésuites.
- L’eurocentrisme : l’histoire lue dans l’Apocalypse est presque uniquement celle de l’Europe occidentale.
Textes clés
Nb 14:34 ; Ez 4:6 ; Dn 2 ; 7 ; 9:24-27 ; 2 Th 2:1-12 ; Ap 2-3 ; 6-9 ; 11:3 ; 12:6 ; 13 ; 17.
Financement et réseaux
- Documenté : aucun mécène particulier ; c’était la doctrine ordinaire des Églises protestantes établies, transmise par les commentaires et les notes de Bibles.
- Allégué : rien de notable. Non démontré : aucune influence financière extérieure.
Voir aussi
- Prétérisme · Futurisme · Dispensationalisme
- Francisco Ribera · Robert Bellarmin · Luis de Alcázar (les réponses jésuites)
- Bible de Genève anglaise · Bible de Genève française
Sources
- Martin Luther, Vorrede auf die Offenbarung Sankt Johannis, 1530.
- Confession de foi de Westminster, 1646, chap. XXV.
- Isaac Newton, Observations upon the Prophecies of Daniel and the Apocalypse of St. John, 1733.
- E. B. Elliott, Horae Apocalypticae, 1844.
- LeRoy Edwin Froom, The Prophetic Faith of Our Fathers, 4 vol., 1946-1954 (défense historiciste adventiste).
- Kenneth G. C. Newport, Apocalypse and Millennium: Studies in Biblical Eisegesis, Cambridge University Press, 2000 (étude critique).
- Steve Gregg, Revelation: Four Views. A Parallel Commentary, Thomas Nelson, 1997.