Fiche de recherche, sources indiquées. Évaluation proposée, pas encore confirmée. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.
En bref
La Polyglotte d’Alcalá, ou Biblia Complutensis (Complutum est le nom latin d’Alcalá de Henares), est la première Bible imprimée en plusieurs langues côte à côte, et la première à imprimer le Nouveau Testament grec (achevé en janvier 1514, deux ans avant Érasme). Elle fut voulue et payée par le cardinal Francisco Jiménez de Cisneros, archevêque de Tolède et grand inquisiteur d’Espagne.
Histoire
Documenté :
- Cisneros fonde l’université d’Alcalá (1499-1508) et y réunit hellénistes, hébraïsants et convers (juifs convertis : Alfonso de Zamora, Pablo Coronel, Alfonso de Alcalá) pour préparer l’ouvrage, à partir de 1502 environ.
- Six volumes : quatre pour l’AT (hébreu, Vulgate, Septante avec traduction latine interlinéaire, et Targoum Onkelos pour le Pentateuque), un pour le NT (grec et Vulgate), un de lexiques et grammaire hébraïque.
- Imprimeur : Arnao Guillén de Brocar. Le NT est achevé le 10 janvier 1514, le dernier volume en juillet 1517. Cisneros meurt en novembre 1517.
- Le pape Léon X donne son approbation en mars 1520, mais la diffusion réelle ne commence que vers 1522. Entre-temps, Érasme a obtenu un privilège de quatre ans pour son NT (1516).
- Tirage : 600 exemplaires. Le coût est souvent estimé à 50 000 ducats d’or, payés par Cisneros sur les revenus de l’archevêché de Tolède ; le chiffre vient du biographe de Cisneros Alvar Gómez de Castro (De rebus gestis, 1569) et n’est pas confirmé par des comptes.
- Le prologue explique que la Vulgate est placée au milieu, entre l’hébreu de la Synagogue et le grec de l’Église d’Orient, « comme Jésus entre les deux larrons ». La formule montre la primauté donnée au latin.
Texte source et méthode
Les éditeurs disent avoir utilisé des manuscrits grecs envoyés par la bibliothèque du pape ; on n’a pas pu les identifier tous, et des manuscrits d’Alcalá ont été perdus ou vendus au XVIIIe siècle. Le NT grec est de type byzantin. Dans l’AT grec, la Septante est éditée sur des manuscrits de bonne qualité.
Passages témoins
| Passage | Traitement |
|---|---|
| Mt 24:34 | grec genea, latin generatio (« génération ») |
| Ap 1:1 | en tachei / cito (« bientôt ») |
| 1 Jn 5:7-8 | présente dans le grec, probablement retraduite du latin (aucun manuscrit grec connu ne l’avait alors) ; une note marginale justifie ce choix par l’autorité de Thomas d’Aquin. Zúñiga reprocha ensuite à Érasme de l’avoir omise |
| Mc 16:9-20 | présente |
| 1 Tm 3:16 | grec theos (« Dieu ») ; latin quod |
| Ap 22:19 | grec « arbre de vie » d’après les manuscrits grecs, contre le « livre de vie » qu’Érasme retraduit du latin (leçon complutensienne rapportée par les commentaires anciens et par Wikipédia, « Textus Receptus » ; non vue sur fac-similé) |
Notes, livres et doctrine
Contient les deutérocanoniques. Peu de notes, mais le choix de mettre la Vulgate au centre et d’introduire la Comma dans le grec montre que le texte latin de l’Église commandait le reste.
Ce qu’on lui reproche
- La Comma mise en grec sans manuscrit grec (critiques textuels depuis Érasme, puis Richard Simon, Porson, Metzger) : les éditeurs ont donné 1 Jn 5:7 en grec, apparemment retraduit du latin. Pourquoi : une note en marge, qui invoque Thomas d’Aquin, explique que le latin fait foi sur ce point ; c’est le seul passage du NT où les éditeurs s’en justifient. Réponse des défenseurs de la Comma : les éditeurs auraient eu accès à des manuscrits du Vatican aujourd’hui inconnus ; aucune preuve ne l’a confirmé.
- Un grec aligné sur la Vulgate : Érasme, dans ses réponses à Zúñiga, soupçonnait les éditeurs d’Alcalá d’avoir corrigé le grec d’après le latin. Réponse : Franz Delitzsch (1871) et les études suivantes concluent que le grec suit en général des manuscrits byzantins réels, les latinisations restant rares.
- La Synagogue et l’Orient comme « deux larrons » : le prologue place la Vulgate entre l’hébreu et le grec comme Jésus entre les larrons. Reproché par les protestants, et lu par des auteurs juifs modernes comme une image de mépris. Pourquoi : le prologue veut affirmer la primauté de l’Église romaine ; c’est son explication, non une interprétation extérieure.
- Une œuvre de l’Inquisition et des convers : des historiens notent que les hébraïsants étaient des juifs convertis, dans un pays qui venait d’expulser les Juifs. Réponse : leur travail sur l’hébreu est jugé de grande qualité ; ce contexte relève de la fiche Francisco Jiménez de Cisneros.
- Des manuscrits perdus : on n’a jamais identifié tous les manuscrits grecs. Un récit (J. J. Moldenhauer, 1784) veut qu’en 1749 la bibliothèque d’Alcalá ait vendu de vieux parchemins à un artificier ; il a été en partie démenti, puisque des manuscrits hébreux d’Alcalá sont aujourd’hui à Madrid. Le sort des manuscrits grecs reste à vérifier.
Versets ajoutés ou retirés
- 1 Jean 5-7-8 - la Comma johannique : présente dans le grec, retraduite du latin, avec note marginale.
- 1 Timothée 3-16 - Dieu manifesté : theos dans le grec.
- Marc 16-9-20 - la finale de Marc : présente.
- Apocalypse 22-19 - livre de vie ou arbre de vie : « arbre de vie » dans le grec, selon les manuscrits (rapporté par les commentaires ; non vu sur fac-similé).
Pourquoi cette note
Interprétation : travail savant de premier ordre, fondé sur les langues originales et les manuscrits, et plus soigné que l’édition hâtive d’Érasme sur bien des points. Les réserves, qui portent sur le texte : primauté donnée au latin, Comma introduite dans le grec sans manuscrit grec (avec une note qui le dit, ce qui est transparent), manuscrits grecs non identifiés. Le contexte (une entreprise conduite par le grand inquisiteur, dans l’Espagne qui expulsait les Juifs en 1492 et poursuivait les convers) relève de la fiche Francisco Jiménez de Cisneros et n’entre pas dans la note. Note 4.
Voir aussi
Francisco Jiménez de Cisneros · Érasme · Novum Instrumentum d’Érasme · Textus Receptus · Targoums · Septante · Vulgate · Robert Estienne
Sources
- Jerry H. Bentley, Humanists and Holy Writ: New Testament Scholarship in the Renaissance, Princeton University Press, 1983, ch. 3.
- Julián Martín Abad, « Cisneros y Brocar », dans Ignacio Carbajosa et Andrés García Serrano (éd.), Una Biblia a varias voces: estudio textual de la Biblia Políglota Complutense, Madrid, Ediciones Universidad San Dámaso, 2014 (d’abord dans Estudios Bíblicos 72, 2014).
- Bruce M. Metzger et Bart D. Ehrman, The Text of the New Testament, 4e éd., Oxford University Press, 2005, ch. 3.
- Franz Delitzsch, Studien zur Entstehungsgeschichte der Polyglottenbibel des Cardinals Ximenes, Leipzig, 1871.
- Johann Jakob Moldenhauer, récit sur les manuscrits d’Alcalá (1784), rapporté par Metzger et Ehrman, ch. 3.
- Prologue de la Polyglotte (Prologus ad lectorem), t. I, 1517.