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Érasme

Érasme a publié à Bâle, en 1516, la première édition imprimée et mise en vente du Nouveau Testament grec, le Novum Instrumentum d'Érasme.

Fiche de recherche, sources indiquées. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.

En bref

Érasme a publié à Bâle, en 1516, la première édition imprimée et mise en vente du Nouveau Testament grec, le Novum Instrumentum d’Érasme. Ses cinq éditions (1516, 1519, 1522, 1527, 1535) sont la souche du Textus Receptus, sur lequel reposent Martin Luther, William Tyndale, la King James 1611 et, par Robert Estienne et Théodore de Bèze, presque toutes les Bibles protestantes jusqu’au XIXe siècle. Travail pionnier, fait vite, avec peu de manuscrits : deux dossiers le montrent, la Comma Johanneum et la fin de l’Apocalypse.

Provenance et confession

Érasme naît à Rotterdam un 27 octobre (1466 ou 1469), enfant illégitime de Gerard, clerc de Gouda qui devient prêtre, et de Margaretha, fille d’un médecin. Orphelin jeune, il est formé à Deventer par les Frères de la vie commune (courant de la Devotio moderna), puis à Bois-le-Duc, avant d’entrer, sous la pression de ses tuteurs, chez les chanoines réguliers de saint Augustin à Steyn. Il est ordonné prêtre en 1492, quitte le monastère comme secrétaire de l’évêque de Cambrai, étudie à Paris (Montaigu) et reçoit un doctorat en théologie à Turin (1506). Sa langue maternelle est le néerlandais, mais il écrit tout en latin. En 1517, Léon X le dispense de l’obligation de vivre au couvent et du défaut de naissance qui l’empêchait de recevoir des bénéfices. Il reste catholique jusqu’à sa mort, critique des abus mais opposé à la rupture. On ne lui connaît aucune appartenance à une société ou à un cercle fermé.

Vie

  • Né à Rotterdam un 27 octobre (1466 ou 1469), fils illégitime d’un prêtre. Formé chez les Frères de la vie commune (Deventer), chanoine augustin à Steyn, prêtre en 1492.
  • Études à Paris (collège de Montaigu), séjours en Angleterre à partir de 1499 : amitié avec John Colet et Thomas More ; enseignement du grec à Cambridge (1511-1514).
  • Éloge de la folie (1511), Enchiridion militis christiani (1503), édition de Jérôme (1516).
  • Installé à Bâle (1521-1529), puis à Fribourg-en-Brisgau quand Bâle passe à la Réforme, il revient à Bâle où il meurt le 12 juillet 1536.
  • Il refuse de suivre Luther : De libero arbitrio (1524), auquel Luther répond par De servo arbitrio (1525). Il reste catholique, critique des abus mais fidèle à Rome. Paul IV met ses œuvres à l’Index en 1559.

Influence sur la Bible et la doctrine

Le Novum Instrumentum (1516)

Faits documentés. L’imprimeur Johann Froben, pressé de devancer la Polyglotte d’Alcalá (imprimée en 1514 mais non diffusée), lance l’impression en octobre 1515 ; le volume paraît en mars 1516, dédié au pape Léon X. Érasme lui-même dira qu’il fut « précipité plutôt qu’édité » (praecipitatum verius quam editum, dans sa correspondance ; lettre exacte non retrouvée). Il s’appuie surtout sur des manuscrits tardifs (XIIe siècle environ) trouvés à Bâle : le 2e pour les Évangiles, le 2ap pour les Actes et les Épîtres, et le minuscule 1 en appoint ; pour l’Apocalypse, un seul manuscrit, le 1r (2814), prêté par Johannes Reuchlin. Le grec est accompagné de sa propre traduction latine, nouvelle, différente de la Vulgate, et d’annotations.

Les éditions suivantes corrigent des centaines de fautes (1519, titre Novum Testamentum ; c’est le texte de Luther), ajoutent la Comma (1522 ; c’est la base de Tyndale), puis intègrent des leçons de la Polyglotte d’Alcalá, surtout dans l’Apocalypse (1527).

La Comma Johanneum (1 Jn 5:7-8)

Faits documentés.

  • 1516 et 1519 : Érasme imprime le texte sans la Comma, parce qu’aucun manuscrit grec à sa disposition ne la contient. Il le dit dans ses annotations.
  • Il est attaqué par l’Anglais Edward Lee (1520) et par l’Espagnol Diego López de Zúñiga (Stunica, éditeur de la Polyglotte), qui l’accusent de favoriser l’arianisme. Dans sa Responsio ad annotationes Lei (1520), Érasme écrit que s’il avait trouvé un seul exemplaire contenant le passage, il l’aurait ajouté ; c’est une justification au conditionnel, non une promesse.
  • On lui transmet ensuite la copie d’un manuscrit grec trouvé en Angleterre, qu’il appelle Codex Britannicus, aujourd’hui identifié au minuscule 61 (Codex Montfortianus), conservé au Trinity College de Dublin et daté par la plupart des spécialistes des environs de 1520.
  • 1522 : il insère la Comma dans sa troisième édition, tout en notant qu’il soupçonne ce manuscrit d’avoir été corrigé d’après les manuscrits latins (citation non retrouvée mot à mot), et en expliquant qu’il l’ajoute « pour ne donner à personne l’occasion de calomnier » (ne cui sit ansa calumniandi).

La légende du « pari ». On répète souvent qu’Érasme aurait promis d’insérer la Comma si on lui montrait un seul manuscrit grec, et qu’on en aurait fabriqué un exprès. H. J. de Jonge a montré en 1980 qu’aucune promesse de ce genre n’existe dans ses écrits : c’est une légende moderne (reprise notamment par Bruce Metzger dans les premières éditions de The Text of the New Testament, puis corrigée). Que le Montfortianus ait été copié pour l’occasion reste une hypothèse discutée ; Érasme lui-même ne l’a pas dit.

Interprétation. Érasme a inséré la Comma par prudence et pour sa réputation, tout en la croyant absente du grec original. Elle est restée dans le Textus Receptus, la King James, la Bible de Martin et la Bible d’Ostervald. Pour ceux qui défendent le Textus Receptus, ce verset repose donc, du côté grec, sur une décision d’Érasme prise sous pression et sur un manuscrit tardif qu’il jugeait lui-même suspect. C’est un fait à regarder en face.

Les derniers versets de l’Apocalypse (Ap 22:16-21)

Faits documentés. Le manuscrit 1r d’Érasme était un commentaire d’André de Césarée où le texte se mêlait au commentaire, et il lui manquait le dernier feuillet : les versets 16 à 21 du chapitre 22. Érasme les a retraduits lui-même du latin de la Vulgate vers le grec, et il l’a signalé dans ses annotations. Cette rétroversion a produit des leçons qui ne se trouvent dans aucun manuscrit grec connu, ou presque. La plus célèbre est en Ap 22:19 : le grec des manuscrits lit « l’arbre de vie » (xylou tês zôês), tandis que la Vulgate courante lit de libro vitae, « du livre de vie », probablement par une confusion ancienne du latin ligno et libro. Érasme a donc écrit biblou tês zôês, que le Textus Receptus a gardé et que la King James rend par « the book of life ». Érasme a aussi comblé d’autres lacunes de l’Apocalypse à partir du latin, ailleurs dans le livre (par exemple Ap 17:4, akathartêtos, à vérifier dans le détail).

Dans les éditions suivantes, surtout en 1527, il a corrigé une partie de l’Apocalypse d’après la Polyglotte d’Alcalá, mais plusieurs leçons rétroversées de 22:16-21 sont restées et sont passées dans les éditions d’Estienne et de Bèze.

Interprétation. Ap 22:19 est un passage témoin du barème. La lecture « livre de vie » de la King James et des Bibles françaises fondées sur le Textus Receptus vient d’une retraduction du latin par Érasme, non d’une tradition grecque. Ce point touche des traductions qu’on considère souvent comme les plus fidèles ; il doit être pesé avec les mêmes critères pour toutes.

Autres apports

Érasme a voulu que la Bible soit lue par tous, « par le laboureur à sa charrue » (préface Paraclesis, 1516). Sa traduction latine et ses Paraphrases ont nourri Luther, Tyndale et les réformateurs français. Il a aussi remis en doute l’authenticité de la finale de Marc (sans la retirer) et l’attribution paulinienne d’Hébreux.

Financement et réseaux

  • Documenté : l’édition a été financée et vendue par Johann Froben, imprimeur de Bâle, avec qui Érasme avait un arrangement de longue durée. Érasme vivait de pensions et de dons : l’archevêque de Canterbury William Warham (revenus d’une cure d’Aldington), lord Mountjoy, et une pension de conseiller de Charles Quint (1516).
  • Allégué : on lit sur Internet qu’Érasme aurait été « jésuite » ou agent de Rome pour corrompre le texte. C’est impossible pour les jésuites (ordre fondé en 1540, après sa mort) et sans preuve pour le reste.
  • Non démontré : rien ne prouve qu’un tiers ait fait fabriquer le Codex Montfortianus pour forcer la main d’Érasme ; l’hypothèse existe, la preuve manque.

Signaux d’alerte

  • 5. Texte affaibli ou modifié (documenté) : Ap 22:16-21 retraduit du latin en grec, dont la leçon « livre de vie » (Ap 22:19) sans appui grec ; Comma Johanneum insérée en 1522 sur la foi d’un manuscrit qu’il jugeait lui-même corrigé d’après le latin. Érasme a signalé ces deux décisions dans ses annotations : la transparence est là, le défaut est philologique.
  • 1. Passé caché ou mensonger (allégué, rumeur contemporaine discutée par les biographes) : les dispenses de 1506 et de 1517 ne décrivent pas sa naissance de la même manière, et son Compendium vitae présente ses origines sous un jour favorable que plusieurs historiens jugent arrangé. Rien de plus qu’un embarras sur une naissance illégitime.

Conclusion : un signal documenté, d’ordre philologique et avoué par l’auteur ; rien n’indique qu’Érasme ait servi un intérêt caché. Les rumeurs qui en font un agent jésuite sont anachroniques (ordre fondé en 1540). Le point qui mérite d’être creusé est l’origine du Codex Montfortianus.

Pourquoi cette note

Trois étoiles : apport immense (le premier Nouveau Testament grec diffusé, base de toute la Réforme, et un humaniste qui voulait la Bible pour le peuple). Mais un travail hâtif, appuyé sur peu de manuscrits tardifs ; une Comma insérée contre son propre jugement ; des versets d’Apocalypse retraduits du latin qui sont restés dans le Textus Receptus (signalés par lui-même dans ses annotations, il faut le reconnaître). Bon travail d’un côté, faiblesses durables de l’autre.

Voir aussi

Sources

  • H. J. de Jonge, « Erasmus and the Comma Johanneum », Ephemerides Theologicae Lovanienses 56 (1980), p. 381-389.
  • Érasme, Annotationes in Novum Testamentum, et Responsio ad annotationes Eduardi Lei (1520) ; Apologia ad Stunicam (1521).
  • Grantley McDonald, Biblical Criticism in Early Modern Europe: Erasmus, the Johannine Comma and Trinitarian Debate, Cambridge, 2016.
  • Jerry H. Bentley, Humanists and Holy Writ, Princeton, 1983.
  • Bruce M. Metzger et Bart D. Ehrman, The Text of the New Testament, 4e éd., Oxford, 2005 (sur Ap 22:16-21 et le manuscrit 1r).
  • Andrew J. Brown, introductions à l’édition critique Opera omnia Desiderii Erasmi, ordo VI (ASD VI).
  • Érasme, Compendium vitae et dispenses pontificales, dans Collected Works of Erasmus, vol. 4 (Correspondance, lettres 446-593), Toronto, 1977.
  • Johan Huizinga, Erasmus, Haarlem, 1924 (trad. française Érasme, Gallimard, 1955).