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En bref
Les Targoums (« traductions ») sont les versions araméennes des Écritures hébraïques, nées de la lecture publique à la synagogue : on lisait l’hébreu, puis un meturgeman en donnait le sens en araméen, la langue parlée. Peu à peu ces traductions orales furent mises par écrit. Elles mêlent traduction et explication, et montrent comment les Juifs comprenaient le texte, notamment les passages messianiques.
Histoire
Documenté :
- À Qumrân, on a trouvé un Targoum de Job (11QtgJob) et un fragment du Lévitique (4QtgLev) : des traductions araméennes écrites existaient donc avant l’an 70 (Manuscrits de la mer Morte).
- Le Targoum Onkelos (Pentateuque) et le Targoum Jonathan (Prophètes) sont les Targoums « officiels » du judaïsme rabbinique, rédigés dans leur forme finale en Babylonie, probablement entre le IIIe et le Ve siècle (datation débattue).
- Les Targoums palestiniens du Pentateuque : le Neofiti 1, retrouvé en 1956 dans la Bibliothèque vaticane par Alejandro Díez Macho ; le Pseudo-Jonathan, très développé, avec des éléments tardifs (il nomme une épouse et une fille de Mahomet en Gn 21:21, donc rédaction finale après le VIIe siècle) ; des fragments de la Genizah du Caire.
- Des Targoums des Écrits (Psaumes, Job, Cantique, Esther) sont plus tardifs.
Le Talmud (Meguila 3a) attribue Onkelos à un prosélyte du temps de Rabbi Éliézer et Rabbi Josué, et le Targoum des Prophètes à Jonathan ben Uzziel, disciple de Hillel. Ces attributions sont traditionnelles, non démontrées.
Texte source et méthode
Le texte traduit est très proche du Texte massorétique. Onkelos suit l’hébreu presque mot à mot, mais évite les anthropomorphismes (« la Memra [la Parole] de l’Éternel » au lieu de « l’Éternel » agissant directement). Les Targoums palestiniens et le Pseudo-Jonathan ajoutent récits, lois et légendes : ce sont des paraphrases.
Passages témoins
| Passage | Traitement |
|---|---|
| Mt 24:34 | sans objet (Ancien Testament seulement) |
| Ap 1:1 | sans objet |
| 1 Jn 5:7-8 | sans objet |
| Mc 16:9-20 | sans objet |
| 1 Tm 3:16 | sans objet |
| Ap 22:19 | sans objet |
Témoins propres : le Targoum Jonathan d’Is 52:13 nomme le serviteur « mon serviteur le Messie », mais transfère les souffrances d’Is 53 au peuple et aux nations. Plusieurs Targoums (Gn 49:10, Nb 24:17) lisent ces textes comme messianiques.
Notes, livres et doctrine
L’idée de la Memra, la Parole divine qui agit et parle, a souvent été rapprochée du Logos de Jean 1. Le rapprochement est réel au niveau du vocabulaire ; le lien direct reste débattu par les spécialistes (interprétation). Le Targoum d’Onkelos a été imprimé dans la Polyglotte d’Alcalá pour le Pentateuque.
Intérêt pour l’histoire de l’interprétation : les Targoums montrent que, dans le judaïsme ancien, plusieurs prophéties étaient lues comme messianiques ; la date de ces lectures est toutefois débattue, puisque les rédactions finales sont postérieures au Ier siècle.
Ce qu’on lui reproche
- Traduire, c’est forcément trahir (les rabbins eux-mêmes) : Rabbi Juda (Tossefta Meguila 3:41 ; Talmud, Qiddouchin 49a) dit que celui qui traduit un verset mot à mot est un menteur, et celui qui y ajoute un blasphémateur. Pourquoi ce choix : la règle était de lire le Targoum oralement, à côté de l’hébreu, jamais à sa place ; la traduction « officielle » (Onkelos) devait trancher entre ces deux écueils.
- Passages lus mais non traduits : la Mishna (Meguila 4:10) interdit de traduire en public certains textes (l’inceste de Ruben en Gn 35:22, le second récit du veau d’or, la bénédiction des prêtres, l’histoire d’Amnon). Reproche moderne : censure du texte. Pourquoi : selon la Mishna, éviter le scandale ou le mauvais usage devant le peuple ; l’hébreu restait lu.
- Gommer les anthropomorphismes (critiques modernes, déjà Maïmonide qui l’approuve dans le Guide des égarés I, 27) : Onkelos remplace « ils virent le Dieu d’Israël » (Ex 24:10) par « ils virent la gloire du Dieu d’Israël », et fait agir la Memra. Réponse : c’est une précaution de respect, pas un changement de doctrine, et le lecteur avait l’hébreu sous les yeux.
- Ajouts légendaires et anachronismes (critiques textuels) : le Pseudo-Jonathan nomme les femmes d’Ismaël d’après l’épouse et la fille de Mahomet (Gn 21:21), ajoute des récits haggadiques et des lois. Réponse : ces Targoums ne se présentaient pas comme le texte, mais comme son explication.
- Le Messie retiré d’Ésaïe 53 (débat entre chrétiens et juifs) : le Targoum appelle le serviteur « le Messie » (Is 52:13) mais attribue ses souffrances au peuple ou aux nations, et fait du Messie celui qui fait souffrir les ennemis. Des auteurs chrétiens y voient une relecture dirigée contre l’interprétation chrétienne. Réponse : d’autres spécialistes y voient simplement l’attente juive d’un Messie victorieux ; la date de cette rédaction est débattue (interprétation).
- Exploités dans la polémique : au Moyen Âge, le dominicain Raymond Martin (Pugio fidei, 1278) cite les Targoums pour prouver la messianité de Jésus aux Juifs ; ceux-ci répondaient que le Targoum n’a pas l’autorité de l’Écriture.
- Les Écrits interdits de traduction : selon le Talmud (Meguila 3a), une voix céleste empêcha Jonathan ben Uzziel de traduire les Écrits, « parce que s’y trouve la fin du Messie » (allusion à Daniel). C’est un récit traditionnel, non un fait historique vérifiable.
Versets ajoutés ou retirés
- Genèse 4-8 - allons aux champs : les Targoums palestiniens (Neofiti, Pseudo-Jonathan, fragments) ont la parole de Caïn et y ajoutent une longue dispute entre les deux frères sur la justice de Dieu.
- Deutéronome 32-8 - fils d’Israël ou fils de Dieu : le Pseudo-Jonathan garde « fils d’Israël » mais ajoute que Dieu tira au sort les nations avec les soixante-dix anges, princes des nations.
- Psaume 22-17 - ils ont percé : le Targoum des Psaumes porte une double lecture, « mordant comme un lion mes mains et mes pieds » (à vérifier sur une édition critique).
Pourquoi cette note
Comme témoin du texte et de l’interprétation juive ancienne, ils sont précieux, et Onkelos est presque littéral. Mais la plupart des Targoums sont des paraphrases chargées d’additions ; ils ne sont pas faits pour être lus comme une Bible au sens strict. Le barème range la « paraphrase lourde » à 2 ; la note 3 reconnaît la fidélité d’Onkelos et du Targoum des Prophètes dans l’ensemble.
Voir aussi
Texte massorétique · Manuscrits de la mer Morte · Peshitta · Septante · Les Massorètes de Tibériade · Polyglotte d’Alcalá
Sources
- Martin McNamara, Targum and Testament, Irish University Press, 1972 ; 2e éd. revue, Targum and Testament Revisited, Eerdmans, 2010.
- Roger Le Déaut, Targum du Pentateuque, Sources chrétiennes 245, 256, 261, 271, 1978-1980.
- Paul V. M. Flesher et Bruce Chilton, The Targums: A Critical Introduction, Baylor University Press et Brill, 2011.
- Samson H. Levey, The Messiah: An Aramaic Interpretation. The Messianic Exegesis of the Targum, Cincinnati, Hebrew Union College Press, 1974.
- Mishna, Meguila 4:10 ; Tossefta, Meguila 3:41 ; Talmud de Babylone, Meguila 3a et Qiddouchin 49a.
- Maïmonide, Guide des égarés, I, 27.
- Raymond Martin, Pugio fidei adversus Mauros et Judaeos, 1278.
- Bruce D. Chilton, The Isaiah Targum, The Aramaic Bible 11, Michael Glazier, 1987 (sur Is 52-53).