En bref
Le Novum Instrumentum omne d’Érasme, imprimé à Bâle par Johann Froben en mars 1516, est la première édition du Nouveau Testament grec mise en vente. Il donnait le grec, une nouvelle traduction latine et des annotations. Ses éditions successives (1516, 1519, 1522, 1527, 1535) sont la base du Textus Receptus, et donc de la Bible de Luther, du Nouveau Testament de Tyndale et de la King James 1611.
Histoire
Documenté :
- Froben veut devancer la Polyglotte d’Alcalá, déjà imprimée mais non diffusée. Érasme travaille vite, à Bâle, d’août 1515 à mars 1516 ; il écrira lui-même que l’ouvrage fut « précipité plutôt qu’édité » (praecipitatum verius quam editum).
- Il obtient de l’empereur Maximilien un privilège de quatre ans et dédie l’ouvrage au pape Léon X, qui l’approuve.
- Financement : l’entreprise est commerciale, payée par l’imprimeur Froben, qui la vend. Érasme reçoit des pensions d’autres protecteurs (dont une pension de conseiller du futur Charles Quint, à partir de 1516) ; rien ne montre de commanditaire caché.
- 2e édition 1519 (titre Novum Testamentum), utilisée par Martin Luther à la Wartburg. 3e édition 1522, utilisée par William Tyndale.
Texte source et méthode
Érasme dispose à Bâle de quelques manuscrits grecs tardifs (XIIe siècle surtout) : principalement le minuscule 2 pour les Évangiles, 2815 pour les Actes et les épîtres, et un seul manuscrit de l’Apocalypse (2814, prêté par Johannes Reuchlin), auquel manquait la fin (Ap 22:16-21). Il écrit sur ces manuscrits pour l’imprimeur. Il connaît le minuscule 1 (texte plus ancien) mais s’en méfie.
Documenté : pour les derniers versets de l’Apocalypse, Érasme retraduit le latin de la Vulgate en grec, créant des leçons qu’aucun manuscrit grec ne porte. Il fait de même à quelques autres endroits (Ac 9:6).
Passages témoins
| Passage | Traitement |
|---|---|
| Mt 24:34 | genea ; latin generatio |
| Ap 1:1 | en tachei (« bientôt ») |
| 1 Jn 5:7-8 | absente en 1516 et 1519. Attaqué par Edward Lee et Zúñiga, Érasme l’ajoute en 1522 après qu’on lui a montré un manuscrit grec (le minuscule 61, Codex Montfortianus, copié vers 1520 en Angleterre), en disant dans ses annotations qu’il le soupçonnait d’avoir été fait d’après le latin. L’idée qu’il aurait « promis » de l’ajouter si on lui montrait un seul manuscrit grec est répandue mais n’est pas attestée dans ses écrits (H. J. de Jonge, 1980) |
| Mc 16:9-20 | présente |
| Jn 7:53-8:11 | présente |
| 1 Tm 3:16 | theos (« Dieu ») |
| Ap 22:19 | « livre de vie » : leçon issue de la retraduction du latin ; les manuscrits grecs ont presque tous « arbre de vie » |
| Ac 8:37 | présent, ajouté d’après la Vulgate et un manuscrit grec en marge ; absent de la plupart des manuscrits grecs |
Notes, livres et doctrine
Les Annotations discutent ouvertement des variantes, critiquent la Vulgate (paenitentiam agite) et la piété superstitieuse. Les autorités catholiques (Sorbonne, Louvain) les attaquèrent. Le NT seul, sans deutérocanoniques.
Ce qu’on lui reproche
- Avoir ôté la Comma, donc favoriser l’arianisme (Edward Lee, Annotationes, 1520 ; Diego López de Zúñiga, Annotationes contra Erasmum, 1520) : en suivant les manuscrits grecs, Érasme aurait affaibli la preuve de la Trinité. Pourquoi ce choix : il l’explique dans ses Annotations et ses Apologies : aucun manuscrit grec qu’il avait vu ne portait ces mots, et la Trinité se prouve par d’autres textes. Il l’ajoute en 1522 « pour ne pas donner prise à la calomnie », en disant qu’il soupçonne le manuscrit présenté.
- Avoir changé la Vulgate (théologiens de Louvain et de la Sorbonne ; Henry Standish à Londres, 1520) : sa nouvelle version latine remplace en Jn 1:1 verbum par sermo (édition de 1519), ce qui fit scandale, et corrige d’autres mots consacrés (paenitentiam agite, gratia plena). Pourquoi : Érasme défend sermo dans une Apologia de In principio erat sermo (1520), par l’usage des Pères latins. La Sorbonne censura ses écrits en 1527 ; ses œuvres furent mises à l’Index en 1559.
- Une édition bâclée (critiques textuels depuis Mill, 1707, jusqu’à Metzger) : quelques manuscrits tardifs, des fautes d’impression par centaines, de l’aveu même d’Érasme (« précipité plutôt qu’édité »). Pourquoi : la course contre la Polyglotte et le calendrier de Froben.
- L’Apocalypse retraduite du latin (Franz Delitzsch, 1861 ; S. P. Tregelles, 1854) : faute de fin dans son unique manuscrit, Érasme a mis en grec la Vulgate pour Ap 22:16-21, créant des leçons sans appui grec, dont « livre de vie ». Réponse des défenseurs du Textus Receptus (Edward F. Hills, The King James Version Defended, 1956) : Dieu aurait guidé ce texte par la foi de l’Église, et « livre de vie » a des appuis latins et patristiques anciens ; ils reconnaissent l’origine latine de ces mots.
- Des leçons latines ajoutées ailleurs : Ac 8:37 et Ac 9:5-6 (« il te serait dur de regimber… Seigneur, que veux-tu que je fasse ? ») passent du latin dans son grec. Les critiques textuels y voient des harmonisations ; les défenseurs du Textus Receptus des leçons anciennes conservées en Occident.
Versets ajoutés ou retirés
- 1 Jean 5-7-8 - la Comma johannique : absente en 1516 et 1519, ajoutée en 1522.
- Apocalypse 22-19 - livre de vie ou arbre de vie : « livre de vie », retraduit du latin.
- Actes 8-37 - la confession de l’eunuque : présent.
- Actes 9-5-6 - contre les aiguillons : mots ajoutés d’après la Vulgate.
- 1 Timothée 3-16 - Dieu manifesté : theos.
- Marc 16-9-20 - la finale de Marc et Jean 7-53 à 8-11 - la femme adultère : présents.
- Matthieu 6-13 - la doxologie du Notre Père : présente dans le grec (manuscrits byzantins), absente de la Vulgate ; Érasme la discute dans ses Annotations.
- Luc 2-33 - Joseph ou son père : « Joseph », comme les manuscrits byzantins.
Pourquoi cette note
Interprétation : en rendant le grec accessible, Érasme a ouvert la voie aux traductions de la Réforme ; son texte, de type byzantin, rejoint la tradition reçue des Églises grecques. Mais l’édition fut hâtive, fondée sur peu de manuscrits, et quelques leçons (fin de l’Apocalypse, « livre de vie ») viennent du latin et non du grec. Ces faits sont admis par les historiens du texte de toutes tendances, y compris par les défenseurs du Textus Receptus qui les discutent. Ses Annotations, qui exposent ouvertement les variantes, sont un modèle de transparence. Note 4.
Voir aussi
Érasme · Textus Receptus · Polyglotte d’Alcalá · Francisco Jiménez de Cisneros · Robert Estienne · Théodore de Bèze · Bible de Luther · Nouveau Testament de Tyndale · King James 1611 · Texte majoritaire
Sources
- Henk Jan de Jonge, « Erasmus and the Comma Johanneum », Ephemerides Theologicae Lovanienses 56, 1980, p. 381-389.
- Jerry H. Bentley, Humanists and Holy Writ, Princeton University Press, 1983, ch. 4.
- Bruce M. Metzger et Bart D. Ehrman, The Text of the New Testament, 4e éd., Oxford University Press, 2005, ch. 3.
- Erika Rummel, Erasmus’ Annotations on the New Testament, University of Toronto Press, 1986.
- Erika Rummel, Erasmus and His Catholic Critics, 2 vol., De Graaf, 1989 (Lee, Zúñiga, Standish, Sorbonne).
- Érasme, Apologia de In principio erat sermo, 1520.
- Franz Delitzsch, Handschriftliche Funde, I, Die Erasmischen Entstellungen des Textes der Apokalypse, Leipzig, 1861.
- Edward F. Hills, The King James Version Defended, Christian Research Press, 1956 (éd. revues 1973, 1984).