Fiche de recherche, sources indiquées. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.
Le texte
Le texte massorétique dit que Caïn « dit » quelque chose à Abel, mais ne rapporte aucune parole : wayyōʾmer qayin ʾel-hevel ʾāḥîw (« et Caïn dit à Abel, son frère »), puis aussitôt wayhî bihyôtām baśśādeh (« et il arriva, quand ils étaient aux champs »). Le verbe ʾāmar (« dire ») annonce d’ordinaire des paroles rapportées ; ici, rien ne suit.
Le Pentateuque samaritain ajoute nēlᵉkāh haśśādeh, « allons aux champs ». La Septante a Dielthōmen eis to pedion, « passons dans la plaine » ; la Vulgate egrediamur foras, « sortons dehors » ; la Peshitta a une phrase du même sens.
Les traductions anciennes en français suivent l’hébreu en tournant le verbe :
- Segond 1910 : « Cependant, Caïn adressa la parole à son frère Abel ; mais, comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur son frère Abel, et le tua. »
- King James : « And Cain talked with Abel his brother: and it came to pass, when they were in the field… »
Martin (« Caïn parla avec Abel son frère ») et Darby (« Caïn parla à Abel son frère ») font de même.
Les témoins
- Texte massorétique : sans les paroles. Le Codex de Leningrad est le plus ancien manuscrit complet ; le Codex d’Alep a perdu presque toute la Torah en 1947 et ne peut être consulté ici. La tradition massorétique marque à cet endroit un espace au milieu du verset (pisqa beʾemṣaʿ pasuq), que la Biblia Hebraica Stuttgartensia signale ; certains y voient l’indice d’un texte senti comme incomplet (à vérifier dans le manuscrit même).
- Manuscrits de la mer Morte : aucun fragment publié ne semble conserver ce verset (à vérifier).
- Pentateuque samaritain : « allons aux champs ».
- Septante : « passons dans la plaine ».
- Peshitta et Vulgate : la phrase est présente.
- Targoums : Onkelos suit l’hébreu massorétique ; les Targoums palestiniens (Neofiti, Pseudo-Jonathan) développent un long dialogue entre les deux frères sur la justice de Dieu et le monde à venir.
- Bible éthiopienne (guèze) : traduite sur la Septante, elle a la phrase selon toute probabilité (à vérifier).
D’où vient l’ajout, ou pourquoi le retrait
Lecture 1 : une omission accidentelle dans l’hébreu. La phrase perdue finit par haśśādeh (« aux champs ») et la suivante contient baśśādeh (« dans les champs ») : l’œil d’un copiste a pu sauter de l’un à l’autre (homéotéleute). Le verbe « dire » sans parole et l’accord de quatre témoins indépendants (samaritain, grec, syriaque, latin) appuient cette explication, défendue dans les manuels de critique textuelle (Emanuel Tov et d’autres).
Lecture 2 : un complément ajouté par les versions. Le texte massorétique est la leçon « la plus difficile » : des traducteurs, gênés par une phrase incomplète, ont pu suppléer des paroles, et chacun l’a fait à sa manière (« passons dans la plaine », « sortons dehors », long dialogue des Targoums). La diversité des formulations peut faire penser à des compléments indépendants plutôt qu’à un texte unique perdu. On cite aussi d’autres emplois de ʾāmar suivi d’aucune parole rapportée (par exemple 2 Chroniques 32:24, wayyōʾmer lô, « il lui parla », sans parole rapportée).
Dans les traductions
| Traduction | Traitement |
|---|---|
| King James 1611 | Sans les paroles (« talked with ») |
| Bible de Martin | Sans les paroles (« parla avec ») |
| Bible d’Ostervald | À vérifier |
| Bible Segond 1910 | Sans les paroles (« adressa la parole ») |
| Bible Darby | Sans les paroles (« parla à ») |
| Bible de Jérusalem | Ajoute la parole de Caïn d’après les versions (à vérifier dans l’édition consultée) |
| Traduction œcuménique de la Bible | À vérifier |
| Segond 21 | À vérifier |
| Bible du Semeur | À vérifier |
| New International Version | Ajoute « Let’s go out to the field », avec note sur les témoins |
| English Standard Version | Suit l’hébreu, note sur les versions anciennes |
| New Revised Standard Version | Ajoute la parole |
| Bible éthiopienne (guèze) | Probablement présente (à vérifier) |
Ce qu’en disent les deux camps
Défenseurs du texte massorétique comme base. Le texte reçu des massorètes est transmis avec un soin extrême ; il faut préférer la leçon difficile et ne pas compléter l’hébreu d’après des traductions. Le sens ne change pas : le meurtre suit une conversation, que le texte n’a pas besoin de rapporter.
Partisans d’un texte éclectique. Quand le samaritain, la Septante, la Peshitta et la Vulgate s’accordent contre l’hébreu massorétique et qu’une erreur mécanique explique l’absence, la leçon longue est probablement primitive ; c’est la position de nombreuses traductions modernes.
Enjeu
Aucun enjeu de doctrine. Le passage illustre comment un petit saut de copiste, ou un complément de traducteur, se repère par la comparaison des témoins. Dans la forme longue, le meurtre paraît prémédité (Caïn attire son frère aux champs) ; dans la forme courte, la préméditation reste implicite.
Voir aussi
Texte massorétique · Codex de Leningrad · Pentateuque samaritain · Septante · Targoums · Les Massorètes de Tibériade · Versets disputés - vue d’ensemble
Sources
- Biblia Hebraica Stuttgartensia, apparat de Genèse 4:8.
- Emanuel Tov, Textual Criticism of the Hebrew Bible, 3e éd., Minneapolis, Fortress, 2012.
- John William Wevers, Notes on the Greek Text of Genesis, Atlanta, Scholars Press, 1993.
- Ronald Hendel, The Text of Genesis 1-11: Textual Studies and Critical Edition, New York, Oxford University Press, 1998.
- Targum Neofiti 1 et Pseudo-Jonathan sur Genèse 4:8 (éd. Díez Macho ; trad. Roger Le Déaut, Targum du Pentateuque, Sources chrétiennes 245, 1978).