Fiche de recherche, sources indiquées. Évaluation proposée, pas encore confirmée. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.
En bref
Traduction des messieurs de Port-Royal, dirigée par Isaac Le Maistre de Sacy. Le Nouveau Testament, dit « de Mons » (1667), connaît un succès immense malgré sa condamnation à Rome ; la Bible entière, avec explications, paraît par volumes jusqu’en 1696. C’est la Bible catholique classique de la langue française, celle de Pascal, Racine et des lettrés du Grand Siècle.
Histoire
Faits documentés. Le monastère de Port-Royal est le foyer du jansénisme (doctrine augustinienne de la grâce, combattue par les jésuites). Sacy et ses amis traduisent le Nouveau Testament ; il est imprimé à Amsterdam par les Elzevier, sous l’adresse fictive de Mons chez Gaspard Migeot, avec l’approbation de l’archevêque de Cambrai et de l’évêque de Namur, pour échapper à la censure française. Il est condamné par l’archevêque de Paris (1667) et par le pape Clément IX (1668), mais s’arrache. Sacy est enfermé à la Bastille de 1666 à 1668 ; il y travaille à l’Ancien Testament. La Bible complète, accompagnée d’« explications du sens littéral et spirituel », paraît de 1672 à 1696, achevée après sa mort (1684) par du Fossé et d’autres.
Financement. Documenté : le réseau janséniste (familles Arnauld, amis de Port-Royal) et le commerce des libraires portent l’entreprise ; l’impression hollandaise est un choix pour contourner la censure. Allégué : les adversaires jésuites accusaient l’entreprise de servir un « parti ». Non démontré : aucun financement étranger au milieu janséniste.
Texte source et méthode
Traduit de la Vulgate, en consultant le grec, dont les différences sont parfois mises en marge. Langue d’une grande élégance, qui cherche la clarté plus que le calque.
Passages témoins
Selon le texte reproduit par les comparateurs en ligne (édition révisée du XVIIIe siècle) :
| Passage | Traitement |
|---|---|
| Mt 24:34 | « cette race » : choix rare parmi les grandes Bibles françaises anciennes (Martin, Ostervald, Segond, Darby et Crampon ont « génération »). Le mot grec peut désigner une génération (les contemporains) ou une lignée, une race ; les lexiques donnent les deux sens, et le contexte est discuté. « Génération » laisse ouverte la lecture qui rapporte la prophétie aux contemporains de Jésus ; « race » oriente vers une lecture qui l’étend au peuple juif à travers les siècles. Le choix de Sacy suit le latin et une tradition patristique (voir ci-dessous). |
| Ap 1:1 | « bientôt ». |
| 1 Jn 5:7-8 | Présent : « dans le ciel, le Père, le Verbe et le Saint-Esprit ». |
| Mc 16:9-20 | Présent, sans signe. |
| 1 Tm 3:16 | « ce mystère de piété, qui s’est fait voir dans la chair », d’après le latin quod. |
| Ap 22:19 | « livre de vie », d’après la Vulgate clémentine. |
| Ac 8:37 | Présent. |
Notes, livres et doctrine
Deutérocanoniques inclus. Les volumes de l’Ancien Testament portent de longues explications spirituelles, augustiniennes, souvent allégoriques. Pour Mt 24:34, le choix « race » rejoint une tradition patristique (déjà chez Jérôme et Augustin, genus au sens du peuple juif) ; c’est une interprétation, pas une leçon du texte. Voir Futurisme.
Ce qu’on lui reproche
- Une traduction janséniste, publiée sans permission. Le Nouveau Testament de Mons est censuré en France par décret royal (22 novembre 1667), condamné par plusieurs évêques de 1667 à 1678, puis mis à l’Index par Clément IX (bref du 20 avril 1668, décret du 13 janvier 1669) et de nouveau sous Innocent XI (1677, 1679). Les accusateurs, jésuites surtout, lui reprochent d’appartenir à un « parti » et d’orienter certains passages vers la doctrine janséniste de la grâce (versets précis à vérifier). Pourquoi : les traducteurs veulent donner aux fidèles un Nouveau Testament lisible, avec l’approbation d’évêques des Pays-Bas espagnols, hors de la censure parisienne. Réponse : Sacy et Antoine Arnauld défendent la traduction pendant des années.
- S’écarter de la Vulgate pour suivre le grec. Reproche du docteur de Sorbonne Charles Mallet (1676-1680), qui attaque d’abord le recours aux originaux contre le latin déclaré authentique, après les attaques du jésuite Louis Maimbourg (1668-1669). Pourquoi : les traducteurs consultent le grec et signalent ses différences. Réponse : Arnauld, Nouvelle défense de la traduction du Nouveau Testament imprimé à Mons (1680), soutient que Mallet ne condamne rien qui ne se trouve dans d’autres versions catholiques approuvées. Selon Jean-Robert Armogathe, Arnauld n’a pas réussi à justifier tous les choix, les traducteurs ayant fait une large place à l’explication doctrinale.
- L’élégance au prix de l’exactitude. Reproche de l’oratorien Richard Simon (années 1690), auquel Arnauld répond aussi (1690-1694) : la recherche du beau français ajoute des mots d’explication. Pourquoi : Port-Royal veut une Bible qui se lise. Réponse : la clarté est voulue et assumée.
- « Cette race » en Mt 24:34. Reproche de ceux qui lisent genea au sens des contemporains de Jésus (des prétéristes notamment) : le mot tranche dans le texte une question d’interprétation. Pourquoi : une tradition patristique (Jérôme, Augustin) entend ce mot du peuple juif. Réponse : les lexiques grecs admettent les deux sens. Voir Prétérisme et Futurisme.
Versets ajoutés ou retirés
D’après le texte du XVIIIe siècle reproduit par levangile.com et bible.audio (vérifié le 2026-10-27) :
- Matthieu 6-13 - la doxologie du Notre Père : absente (le verset finit par « délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il »), comme dans la Vulgate.
- Marc 16-9-20 - la finale de Marc : présent, sans signe.
- Jean 7-53 à 8-11 - la femme adultère : présent, sans signe.
- Actes 8-37 - la confession de l’eunuque : présent.
- 1 Jean 5-7-8 - la Comma johannique : présent.
- 1 Timothée 3-16 - Dieu manifesté : « ce mystère … qui s’est fait voir dans la chair » (latin quod), non « Dieu ».
- Apocalypse 22-19 - livre de vie ou arbre de vie : « livre de vie ».
- Ésaïe 7-14 - vierge ou jeune femme : « Une vierge ».
- Deutérocanoniques inclus.
Pourquoi cette note
Qualités : français magnifique, sérieux, traduction persécutée et indépendante de Rome comme du roi. Réserves : source latine, et non les originaux ; recherche de l’élégance plutôt que du calque ; en Mt 24:34, un choix de traduction (« race ») qui tranche dans le texte une question d’interprétation que d’autres traductions laissent ouverte, quelle que soit la lecture qu’on préfère ; volumes de l’Ancien Testament accompagnés d’explications allégoriques abondantes. 3/5.
Voir aussi
- Isaac Le Maistre de Sacy · Vulgate · Augustin d’Hippone
- Bible de Louvain · Bible Crampon
- Prétérisme · Futurisme
Sources
- Charles-Augustin Sainte-Beuve, Port-Royal, 1840-1859 (rééd. Pléiade).
- Bernard Chédozeau, Port-Royal et la Bible, Nolin, 2007.
- P.-M. Bogaert (dir.), Les Bibles en français, Brepols, 1991.
- Frédéric Delforge, La Bible en France et dans la francophonie, Publisud / Société biblique française, 1991.
- Jean-Robert Armogathe (dir.), Le Grand Siècle et la Bible, coll. « Bible de tous les temps » 6, Beauchesne, 1989.
- Comparateurs levangile.com et bible.audio, Mt 24:34, 1 Tm 3:16, 1 Jn 5:7, Ap 22:19 (consultés le 2026-10-27).
- Short-Title Catalogue Netherlands (data.cerl.org), notice du Nouveau Testament de Mons, 1667 : censure royale, condamnations épiscopales, brefs et décrets de Clément IX et d’Innocent XI (consulté le 2026-10-27).
- Antoine Arnauld, Nouvelle défense de la traduction du Nouveau Testament imprimé à Mons, contre le livre de M. Mallet, Cologne, Symon Schouten, 1680 ; table dans Œuvres de messire Antoine Arnauld, t. VII (Columbia University, numérisé).
- Jean-Robert Armogathe, résumé d’article sur Arnauld et la défense du Nouveau Testament de Mons, Chroniques de Port-Royal (amisdeportroyal.org, bulletin n° 71), consulté le 2026-10-27.
- Richard Simon, Histoire critique des versions du Nouveau Testament, Rotterdam, 1690 (jugement sur la version de Mons à vérifier dans le texte).
- Comparateurs levangile.com et bible.audio, Mt 6:13, Jn 7:53, Es 7:14 (consultés le 2026-10-27).