En bref
La succession apostolique est la doctrine selon laquelle les évêques sont les successeurs des apôtres, par une chaîne ininterrompue d’ordinations remontant à eux, et que cette succession garantit à la fois la validité des sacrements et la fidélité de l’enseignement. Elle est tenue par l’Église catholique, les Églises orthodoxes et orientales, et (sous une forme discutée) par l’anglicanisme et certaines Églises luthériennes scandinaves. La plupart des protestants l’entendent comme une succession dans la doctrine des apôtres plutôt que dans l’imposition des mains.
Origine et généalogie
Première attestation documentée. La Lettre de Clément de Rome aux Corinthiens (vers 96), chap. 42-44 : les apôtres ont établi des « épiscopes et diacres », puis ont prévu qu’à leur mort d’autres hommes éprouvés leur succèdent ; il est donc injuste de destituer ceux qui ont été ainsi établis. Le texte parle d’épiscopes et de presbytres au pluriel, sans évêque unique.
Les listes épiscopales. Hégésippe (vers 160-180), cité par Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique IV, 22, 3), dit avoir dressé une « succession » à Rome jusqu’à Anicet. Irénée de Lyon, Contre les hérésies III, 3, 3 (vers 180), donne la liste des évêques de Rome de Lin à Éleuthère, pour montrer que la doctrine apostolique est publique et vérifiable contre les gnostiques. Tertullien (De la prescription 32, vers 200) demande aux hérétiques de produire leur liste d’évêques.
Évêque unique. Ignace d’Antioche (lettres, vers 110 selon la datation traditionnelle, discutée) insiste sur l’unité autour d’un seul évêque, mais ne parle pas de chaîne de succession. Le passage, à Rome, d’un collège de presbytres à un évêque unique se situe vers le milieu du IIe siècle selon la plupart des historiens, y compris catholiques (Francis A. Sullivan, From Apostles to Bishops, 2001).
Développement. Augustin d’Hippone, contre les donatistes, distingue validité du sacrement et sainteté du ministre. Le Moyen Âge lie la succession à l’ordination valide (forme, matière, intention). Le concile de Trente (session XXIII, 15 juillet 1563) définit le sacrement de l’ordre et la hiérarchie. Léon XIII, bulle Apostolicae curae (13 septembre 1896), déclare les ordinations anglicanes « absolument nulles », en raison des changements de l’ordinal de 1550-1552 (voir Thomas Cranmer). Le mouvement d’Oxford (Newman, Tract 1, 1833) relance la succession dans l’anglicanisme. Vatican II, Lumen gentium 20 (1964) : les évêques succèdent aux apôtres « par institution divine ».
Chronologie
- vers 96 : 1 Clément 42-44.
- vers 180 : Hégésippe ; Irénée III, 3.
- vers 200 : Tertullien.
- 1563 : Trente, session XXIII.
- 1833 : Tracts for the Times.
- 1896 : Apostolicae curae.
- 1964 : Lumen gentium 20.
- 1992-1996 : accord de Porvoo entre anglicans britanniques et irlandais et luthériens nordiques et baltes, qui reconnaît mutuellement leurs ministères.
Ce que dit la doctrine
- Le Christ a donné aux apôtres une autorité de gouvernement, d’enseignement et de sanctification (Mt 28:18-20 ; Jn 20:21-23).
- Les apôtres l’ont transmise par l’imposition des mains à des hommes qui l’ont transmise à leur tour (Ac 14:23 ; 1 Tm 4:14 ; 2 Tm 1:6 ; Tt 1:5).
- La succession est à la fois historique (une chaîne d’ordinations) et doctrinale (garde du dépôt de la foi).
- Pour Rome, la succession de Pierre est en outre propre à l’évêque de Rome (voir Infaillibilité pontificale).
Arguments de ses partisans
- Textes : remplacement de Judas pour que « un autre prenne sa charge » (Ac 1:20-26) ; « ce que tu as entendu de moi… confie-le à des hommes fidèles, qui soient capables de l’enseigner aussi à d’autres » (2 Tm 2:2, Segond 1910).
- Antiquité : témoignage de Clément, Irénée, Tertullien, Cyprien ; aucune Église ancienne n’a existé sans évêques.
- Garantie : contre les sectes, la succession montre d’où vient l’enseignement.
Critiques de ses opposants
- Nouveau Testament : episkopos et presbuteros y désignent la même fonction (Ac 20:17, 28 ; Tt 1:5-7) ; il n’y a pas d’évêque unique au-dessus des anciens (J. B. Lightfoot, « The Christian Ministry », essai joint à St Paul’s Epistle to the Philippians, 1868).
- Historiques : les premières listes romaines sont des reconstitutions de la fin du IIe siècle ; les noms des premiers évêques ne correspondent pas à un évêque unique (Sullivan, 2001, pour une position catholique nuancée).
- Protestants : la vraie succession est la fidélité à la doctrine apostolique ; des évêques en succession régulière ont enseigné l’erreur (arianisme au IVe siècle).
- Orthodoxes, contre Rome : la succession appartient à tous les évêques, sans primauté juridique d’un seul.
Textes clés
Mt 16:18-19 ; 28:18-20 ; Jn 20:21-23 ; Ac 1:15-26 ; 6:6 ; 14:23 ; 20:17, 28 ; 1 Tm 3:1-7 ; 4:14 ; 5:22 ; 2 Tm 1:6 ; 2:2 ; Tt 1:5-9.
Traductions : le choix de traduire episkopos par « évêque » (Vulgate, Douai-Reims, King James) ou par « surveillant » (Bible Darby, Traduction du monde nouveau) et presbuteros par « prêtre » (Bibles catholiques anciennes) ou « ancien » (Bibles protestantes) reflète ce débat. Tyndale fut critiqué par Thomas More pour avoir traduit « elder » plutôt que « priest » (voir Nouveau Testament de Tyndale).
Voir aussi
- Tradition apostolique · Infaillibilité pontificale · Sola scriptura
- Eusèbe de Césarée · Thomas Cranmer · William Tyndale
Sources
- Clément de Rome, Épître aux Corinthiens 42-44 (Sources chrétiennes 167).
- Irénée de Lyon, Contre les hérésies III, 3, 1-3.
- Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique IV, 22, 3 (Hégésippe).
- Tertullien, De praescriptione haereticorum 32.
- Concile de Trente, session XXIII (1563) ; Léon XIII, Apostolicae curae, 1896 ; Vatican II, Lumen gentium 18-21 (1964).
- J. B. Lightfoot, « The Christian Ministry », dans St Paul’s Epistle to the Philippians, 1868.
- Francis A. Sullivan, From Apostles to Bishops: The Development of the Episcopacy in the Early Church, Newman Press, 2001.
- The Porvoo Common Statement, 1992.