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En bref
On appelle « théologie du remplacement » (ou « supersessionisme », de l’anglais supersede, « remplacer ») l’idée que l’Église a succédé à Israël comme peuple de Dieu, et que les promesses faites à Israël s’accomplissent désormais dans l’Église. Le nom est surtout employé par ses adversaires (dispensationalistes, sionistes chrétiens, théologiens du dialogue judéo-chrétien) ; ceux qu’on range sous ce nom préfèrent parler de « théologie de l’accomplissement » ou d’« élargissement » : Israël n’est pas remplacé, il est accompli et élargi aux nations en Christ. La question touche directement la lecture des prophéties et le Sionisme chrétien.
Origine et généalogie
Première attestation documentée.
- Épître de Barnabé (vers 130) : l’alliance n’appartient pas aux Juifs, qui l’ont perdue dès le veau d’or quand Moïse brisa les tables ; elle est « à nous » (4, 6-8 ; 14, 1-5).
- Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon (vers 155-160) : les chrétiens sont « la vraie race israélite, spirituelle » (11, 5) ; voir aussi 123 et 135.
- Méliton de Sardes, Sur la Pâque (vers 160-170) : Israël est la figure, l’Église la réalité ; le texte contient aussi la première accusation explicite de « déicide » contre Israël (§ 96).
- Tertullien, Contre les Juifs (vers 200) ; Cyprien, Témoignages à Quirinus I (vers 248).
- Augustin (Cité de Dieu XVIII, 46) : les Juifs dispersés sont témoins des Écritures et doivent être préservés (« doctrine du témoignage »), sans être le peuple de l’alliance.
Le mot. Les termes « replacement theology » et « supersessionism » se répandent dans la seconde moitié du XXe siècle, surtout après la Shoah ; leur première occurrence n’est pas établie (à vérifier). R. Kendall Soulen (The God of Israel and Christian Theology, 1996) distingue trois formes : économique (Israël n’avait qu’un rôle préparatoire), punitive (Israël est rejeté pour avoir refusé le Christ) et structurelle (la lecture chrétienne de la Bible rend Israël inutile).
Précurseurs revendiqués par ses partisans. Le Nouveau Testament lui-même : Paul (Rm 2:28-29 ; 9:6-8 ; Ga 3:29 ; 6:16 ; Ph 3:3), Pierre (1 P 2:9-10, qui applique à l’Église les titres d’Ex 19:6), Jésus (Mt 21:43). Les opposants répondent que ces textes décrivent l’entrée des nations dans l’Israël de Dieu, non le rejet d’Israël (Rm 11).
Diffusion. La lecture domine dans les Églises anciennes, catholique, orthodoxe et chez les réformateurs, souvent liée à l’Amillénarisme et à la Théologie de l’alliance. Elle recule à partir du XIXe siècle avec le Dispensationalisme (Darby distingue strictement Israël et l’Église) et au XXe siècle avec le dialogue judéo-chrétien : la déclaration Nostra Aetate 4 du concile Vatican II (28 octobre 1965) affirme que les Juifs ne doivent pas être présentés comme rejetés de Dieu ; la Commission pontificale pour les relations avec le judaïsme publie Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables (2015).
Chronologie.
- Vers 130 : Épître de Barnabé 4 et 14.
- Vers 155-160 : Justin, Dialogue 11 et 135.
- Vers 160-170 : Méliton, Sur la Pâque.
- Vers 200 : Tertullien, Contre les Juifs.
- Vers 420 : Augustin, Cité de Dieu XVIII, 46.
- 1830-1840 : Darby oppose Israël et l’Église.
- 1965 : Nostra Aetate 4.
- 1996 : Soulen, The God of Israel and Christian Theology.
- 2015 : Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables.
Ce que dit la doctrine
- Le vrai Israël est défini par la foi, non par la descendance charnelle (Rm 9:6-8).
- Le Christ est le vrai Israël, et ceux qui sont en lui, Juifs et non-Juifs, forment un seul peuple (Ep 2:14-16).
- Les promesses territoriales et cultuelles trouvent leur accomplissement en Christ (le Temple est son corps, Jn 2:21 ; la terre devient le monde, Rm 4:13).
- Selon les formes, le peuple juif actuel n’a plus de statut d’alliance particulier, ou garde une promesse de conversion future (Rm 11:26, lecture de nombreux réformés).
Arguments de ses partisans
- Mt 21:43 : « le royaume de Dieu vous sera enlevé, et sera donné à une nation qui en rendra les fruits ».
- Ga 6:16 : Paul appelle les croyants « l’Israël de Dieu ».
- Hé 8:13 : l’ancienne alliance est « près de disparaître ».
- Un seul olivier (Rm 11:17-24) : les branches de l’Église sont greffées sur le même arbre, il n’y a pas deux peuples.
- La cohérence du Nouveau Testament, qui applique constamment à l’Église les titres d’Israël.
Critiques de ses opposants
- Rm 11:1, 29 : « Dieu a-t-il rejeté son peuple ? Loin de là ! » ; « Car Dieu ne se repent pas de ses dons et de son appel » : l’élection d’Israël demeure (Michael Vlach, Has the Church Replaced Israel?, 2010).
- Les promesses inconditionnelles de la terre (Gn 15 ; 17:8) et de la restauration (Jr 31:35-37 ; Ez 36-37) ne peuvent être transférées sans changer leur sens.
- Les effets historiques : historiens et théologiens après la Shoah (Jules Isaac, L’Enseignement du mépris, 1962) relient l’« enseignement du mépris » aux persécutions des Juifs ; ses défenseurs répondent que l’abus d’une doctrine ne prouve pas sa fausseté, et que beaucoup de supersessionistes ont combattu l’antisémitisme.
- Ga 6:16 est discuté : l’« Israël de Dieu » pourrait désigner les Juifs croyants.
- Prétéristes : beaucoup sont eux-mêmes accusés de supersessionisme parce qu’ils voient en 70 la fin de l’ancienne alliance ; certains l’assument (lecture d’« accomplissement »), d’autres s’en défendent.
Textes clés
Gn 12:3 ; 15 ; 17 ; Jr 31:31-37 ; Ez 36-37 ; Mt 8:11-12 ; 21:43 ; Jn 2:19-21 ; Rm 2:28-29 ; 9-11 ; Ga 3:7-29 ; 6:16 ; Ep 2:11-22 ; Ph 3:3 ; Hé 8:13 ; 1 P 2:9-10.
Bibles et notes : la Scofield Reference Bible (1909) défend dans ses notes la distinction Israël/Église contre la lecture « spiritualisante » ; à l’inverse, les notes de la Bible de Genève anglaise appliquent les promesses à l’Église.
Voir aussi
- Théologie de l’alliance · Dispensationalisme · Sionisme chrétien · Amillénarisme
- Prétérisme · Le Temple rebâti · Israël britannique
- Augustin d’Hippone · Scofield Reference Bible
Sources
- Épître de Barnabé 4 ; 14.
- Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon 11 ; 123 ; 135.
- Méliton de Sardes, Sur la Pâque (Sources chrétiennes 123).
- Augustin, La Cité de Dieu XVIII, 46.
- Concile Vatican II, Nostra Aetate 4 (1965).
- Commission pontificale pour les relations religieuses avec le judaïsme, Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables (Rm 11, 29), 10 décembre 2015.
- R. Kendall Soulen, The God of Israel and Christian Theology, Fortress, 1996.
- Michael J. Vlach, Has the Church Replaced Israel? A Theological Evaluation, B&H, 2010.
- Jules Isaac, L’Enseignement du mépris, Fasquelle, 1962.
- Marcel Simon, Verus Israel, De Boccard, 1948.