Ressources · Les doctrines

Transsubstantiation

La transsubstantiation est la doctrine catholique selon laquelle, à la consécration de la messe, toute la substance du pain et du vin devient la substance du corps et du sang du Christ, tandis que les apparences (les « accidents » : goût, couleur, forme) demeurent.

Fiche de recherche, sources indiquées. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.

En bref

La transsubstantiation est la doctrine catholique selon laquelle, à la consécration de la messe, toute la substance du pain et du vin devient la substance du corps et du sang du Christ, tandis que les apparences (les « accidents » : goût, couleur, forme) demeurent. Le mot est du XIIe siècle et la définition conciliaire date de 1215 ; l’idée d’une présence réelle est beaucoup plus ancienne. Les orthodoxes affirment un changement réel sans adopter la philosophie de la substance ; les luthériens tiennent une présence réelle sans changement de substance ; les réformés et les évangéliques parlent d’une présence spirituelle ou d’un mémorial.

Origine et généalogie

Première attestation documentée. La thèse d’un changement qui rend présent le corps même du Christ « né de Marie, mort sur la croix et ressuscité » est exposée pour la première fois de manière systématique par Paschase Radbert, moine de Corbie, dans le De corpore et sanguine Domini (rédigé vers 831-833 pour les moines de Corvey, remanié en 843-844 pour Charles le Chauve). Le mot transsubstantiatio apparaît au XIIe siècle ; il est souvent attribué à Hildebert de Lavardin (mort en 1133-1134), attribution reprise par Philip Schaff mais discutée (à vérifier dans ses œuvres) ; il est courant chez les théologiens parisiens à la fin du siècle.

Précurseurs revendiqués. Les catholiques et les orthodoxes citent des Pères qui parlent d’un réalisme fort : Ignace d’Antioche (Aux Smyrniotes 7, 1 : l’eucharistie est « la chair de notre Sauveur ») ; Justin (Première Apologie 66 : « ce n’est pas un pain commun ») ; Irénée (Contre les hérésies IV, 18, 5 ; V, 2, 3) ; Cyrille de Jérusalem (Catéchèses mystagogiques IV, vers 350) ; Ambroise (Des mystères 9, 52 : la nature est changée) ; Grégoire de Nysse (Discours catéchétique 37, metastoicheiôsis). Contesté : les protestants répondent que ces Pères affirment une présence et un changement, pas la distinction aristotélicienne substance/accidents, et ils citent Tertullien (Contre Marcion IV, 40 : le pain « figure du corps ») et Augustin d’Hippone (Lettre 98, 9 ; Traités sur Jean 26), qui parle de « sacrement » et de signe.

Diffusion.

  • Controverse carolingienne : Ratramne, moine du même monastère, répond à Paschase (De corpore et sanguine Domini, vers 843-850) que le corps est présent « en figure ». Les deux thèses coexistent deux siècles.
  • Bérenger de Tours soutient une présence spirituelle ; il est condamné à Rome et à Verceil (1050), puis contraint à des serments : en 1059 (formule Ego Berengarius, rédigée par le cardinal Humbert) et en 1079, où il confesse que le pain est « substantiellement changé » (substantialiter converti). Lanfranc du Bec lui répond (De corpore et sanguine Domini, vers 1063).
  • Quatrième concile du Latran (1215), canon 1 (Firmiter) : le corps et le sang sont contenus sous les espèces, « le pain étant transsubstantié au corps et le vin au sang ».
  • Thomas d’Aquin donne la forme classique (Somme théologique IIIa, q. 75-77).
  • Réforme : Martin Luther attaque la doctrine (De la captivité babylonienne de l’Église, 1520) tout en gardant la présence réelle ; colloque de Marbourg (1529) entre Luther et Zwingli ; Jean Calvin défend une présence spirituelle.
  • Concile de Trente, session XIII (11 octobre 1551), chapitre 4 et canon 2 : le changement est « justement et proprement » appelé transsubstantiation.
  • Orthodoxie : le synode de Jérusalem (1672, Dosithée) emploie metousiôsis.

Chronologie.

  • vers 155 : Justin, Première Apologie 66.
  • vers 831-833 : Paschase Radbert, De corpore et sanguine Domini.
  • vers 843-850 : réponse de Ratramne.
  • 1059 et 1079 : serments de Bérenger.
  • XIIe siècle : apparition du mot.
  • 1215 : Latran IV, canon 1.
  • 1551 : Trente, session XIII.

Ce que dit la doctrine

  • Par les paroles de la consécration, toute la substance du pain devient le corps du Christ et toute la substance du vin son sang ; seules les espèces demeurent.
  • Le Christ est présent tout entier (corps, sang, âme et divinité) sous chacune des espèces et dans chaque parcelle.
  • La présence dure tant que les espèces subsistent, d’où l’adoration du Saint-Sacrement et la réserve au tabernacle.
  • Le mot désigne le mode du changement ; l’Église catholique dit qu’il ne prétend pas en expliquer le mystère.

Arguments de ses partisans

  • Le sens obvie des paroles : « Ceci est mon corps » (Mt 26:26 ; Mc 14:22 ; Lc 22:19 ; 1 Co 11:24), sans « représente ».
  • Jean 6 : « ma chair est vraiment une nourriture » (Jn 6:55, Segond 1910), avec le verbe trôgô (mâcher) aux v. 54-58 et le départ des disciples qui prennent la parole à la lettre (Jn 6:66).
  • Paul : manger indignement rend « coupable envers le corps et le sang du Seigneur » (1 Co 11:27-29) ; « la coupe… n’est-elle pas la communion au sang » (1 Co 10:16).
  • La continuité : un réalisme constant chez les Pères, des liturgies orientales et occidentales, sans contestation organisée avant Bérenger.
  • La toute-puissance de la parole du Christ, qui change l’eau en vin (Jn 2).

Critiques de ses opposants

  • Le langage figuré : Jésus dit aussi « je suis la porte », « je suis la vigne » ; en Jn 6:63 il ajoute que « la chair ne sert de rien » et que ses paroles sont « esprit et vie ».
  • L’appel à Augustin, Tertullien et Ratramne : le réalisme patristique ne serait pas uniforme.
  • La philosophie : la distinction substance/accidents vient d’Aristote, relu au XIIIe siècle ; elle serait étrangère au texte (critique de Luther, de Calvin et de théologiens orthodoxes).
  • La nouveauté : le mot et la définition datent du XIIe-XIIIe siècle ; ils ont été imposés après des condamnations (Bérenger).
  • Le sacrifice : l’idée d’une offrande renouvelée heurterait l’« une fois pour toutes » de He 9:25-28 ; 10:10-14 (réponse catholique : la messe rend présent l’unique sacrifice sans le répéter).
  • Le « faites ceci en mémoire de moi » (Lc 22:19 ; 1 Co 11:24-25) est lu par les mémorialistes comme la clé du rite.

Textes clés

Mt 26:26-28 ; Mc 14:22-24 ; Lc 22:19-20 ; Jn 6:48-66 ; 1 Co 10:16-17 ; 11:23-29 ; Ex 12 (la Pâque) ; Ml 1:11 (l’offrande pure, citée par la Didachè 14).

Bibles qui la portent. Les annotations du Nouveau Testament de Reims (1582), dans la Bible de Douai-Reims, défendent longuement la présence réelle et le sacrifice de la messe contre les protestants ; les notes des Bibles catholiques modernes (Bible de Jérusalem, Bible Crampon) rattachent Jn 6 à l’eucharistie. Les notes de Bibles réformées (la Bible de Genève anglaise, 1560) prennent le parti inverse. Le texte lui-même n’est pas modifié : le débat porte sur les notes.

Voir aussi

Sources

  • Paschase Radbert, De corpore et sanguine Domini, éd. Bede Paulus, Corpus Christianorum, Continuatio Mediaevalis 16, 1969.
  • Ratramne de Corbie, De corpore et sanguine Domini, éd. J. N. Bakhuizen van den Brink, 1954.
  • Justin, Première Apologie 66 ; Ignace, Aux Smyrniotes 7 ; Ambroise, Des mystères 9 ; Cyrille de Jérusalem, Catéchèses mystagogiques IV.
  • Quatrième concile du Latran (1215), canon 1 ; concile de Trente, session XIII (1551) ; Denzinger-Hünermann, Enchiridion symbolorum, n° 690 (serment de Bérenger, 1059), 700 (1079), 802 (Latran IV), 1642 et 1652 (Trente).
  • Thomas d’Aquin, Somme théologique IIIa, q. 75-77.
  • Martin Luther, De captivitate Babylonica ecclesiae, 1520.
  • Gary Macy, The Theologies of the Eucharist in the Early Scholastic Period, Oxford, 1984.
  • Philip Schaff, History of the Christian Church, vol. V, chapitre sur les sacrements (sur le premier emploi du mot).
  • Jaroslav Pelikan, The Christian Tradition, vol. 3, Chicago, 1978.