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Universalisme (apocatastase)

L'universalisme chrétien enseigne qu'à la fin, tous les êtres humains (et, chez certains auteurs, les démons et le diable) seront réconciliés avec Dieu et sauvés.

En bref

L’universalisme chrétien enseigne qu’à la fin, tous les êtres humains (et, chez certains auteurs, les démons et le diable) seront réconciliés avec Dieu et sauvés. Le mot grec apokatastasis (« rétablissement, restauration ») vient d’Actes 3:21 (« le rétablissement de toutes choses ») et désigne chez Origène et ses héritiers ce retour final de toute créature à Dieu. Les universalistes ne nient pas en général un châtiment après la mort, mais le tiennent pour correctif et limité. La doctrine a été condamnée sous Justinien, puis reprise par des minorités et, depuis le XVIIIe siècle, par des Églises et des théologiens qui la défendent ouvertement.

Origine et généalogie

Première attestation documentée. Clément d’Alexandrie (mort vers 215) présente les châtiments divins comme pédagogiques et salutaires, y compris après la mort (Stromates VI, 6, sur la prédication aux morts ; VII, 2, 12 : les châtiments de Dieu « sauvent et éduquent »). Il n’énonce pas un salut de tous en système. Origène le fait le premier de façon développée dans le Peri Archôn (Des principes, vers 220-230) : la fin sera semblable au commencement, « quand Dieu sera tout en tous » (1 Co 15:28), et toute créature raisonnable sera ramenée à lui (Des principes I, 6, 1-3 ; III, 6, 1-6). Le texte est surtout conservé dans la traduction latine de Rufin, qui l’a adoucie ; la question du salut du diable chez Origène est elle-même débattue (sa Lettre à des amis d’Alexandrie le nie, selon Rufin).

Précurseurs revendiqués. Des partisans modernes, surtout Ilaria Ramelli (The Christian Doctrine of Apokatastasis, 2013), lisent un salut final des damnés dans un fragment de l’Apocalypse de Pierre (texte grec du papyrus Rainer, IIe siècle : les justes obtiennent par leur prière la délivrance de certains condamnés) et dans les Oracles sibyllins II, 330-338 (passage chrétien). Ramelli cite aussi Bardesane et Irénée en ce sens. Contesté : Michael McClymond (The Devil’s Redemption, 2018) juge ces lectures forcées et tient l’universalisme pour une position minoritaire, d’inspiration en partie platonicienne et gnostique.

Diffusion.

  • Grégoire de Nysse (mort vers 395) : Discours catéchétique 26 (même l’auteur du mal sera guéri) ; De l’âme et de la résurrection ; Sur 1 Co 15:28. Il n’a jamais été condamné, ce que ses défenseurs soulignent. Diodore de Tarse et Théodore de Mopsueste sont cités comme universalistes par Isaac de Ninive (VIIe siècle), qui l’est aussi (Seconde partie, discours 39-41).
  • Condamnations : en 543, un édit de l’empereur Justinien contre Origène, confirmé par un synode de Constantinople, se termine par neuf anathèmes, dont le neuvième vise le caractère temporaire du châtiment des démons et des impies. En 553, quinze anathèmes contre les origénistes sont associés au concile de Constantinople II. Leur portée est débattue : ont-ils été votés par le concile lui-même ou par une session préalable, et visent-ils Origène ou les origénistes du VIe siècle (Évagre, moines de Palestine) ? Les actes officiels du concile ne les contiennent pas ; les historiens se divisent (Franz Diekamp, 1899, les rattache à une session préliminaire).
  • Moyen Âge et Réforme : Jean Scot Érigène (Periphyseon, IXe siècle) ; quelques anabaptistes (Hans Denck, débattu) ; la confession d’Augsbourg (1530, art. 17) condamne ceux qui enseignent une fin aux peines.
  • XVIIe-XVIIIe siècles : Jane Lead et la Philadelphian Society (Londres) ; Georg Klein-Nicolai (L’Évangile éternel, 1705, sous le nom de Paul Siegvolck) ; Elhanan Winchester ; John Murray fonde à Gloucester (Massachusetts) en 1779 la première congrégation universaliste d’Amérique.
  • XIXe siècle : Hosea Ballou, A Treatise on Atonement (1805), donne à l’universalisme américain une forme unitarienne ; certains de ses disciples (« ultra-universalisme ») nient tout châtiment après la mort. L’Église universaliste d’Amérique fusionne en 1961 avec l’Association unitarienne (voir Unitarisme).
  • XXe-XXIe siècles : universalisme « espéré » chez Hans Urs von Balthasar (Espérer pour tous, 1986), débat sur Karl Barth ; universalisme évangélique de Thomas Talbott (The Inescapable Love of God, 1999) et de Robin Parry (sous le nom de Gregory MacDonald, The Evangelical Universalist, 2006) ; David Bentley Hart, That All Shall Be Saved (2019), et sa traduction du Nouveau Testament (2017).

Chronologie.

  • vers 200 : Clément d’Alexandrie, Stromates.
  • vers 220-230 : Origène, Des principes.
  • vers 380-390 : Grégoire de Nysse.
  • 543 : édit de Justinien et neuf anathèmes.
  • 553 : quinze anathèmes liés à Constantinople II (portée débattue).
  • 1779 : John Murray, Gloucester (Massachusetts).
  • 1805 : Hosea Ballou, A Treatise on Atonement.
  • 2019 : D. B. Hart, That All Shall Be Saved.

Ce que dit la doctrine

  • Dieu veut le salut de tous et sa volonté finira par s’accomplir.
  • Le châtiment après la mort existe chez la plupart des universalistes, mais il est purificateur et a une fin.
  • Le mot aiônios ne signifierait pas « sans fin » mais « de l’âge (à venir) ».
  • Les formes varient : universalisme strict (salut certain), universalisme « espéré » (on peut l’espérer sans l’affirmer), salut du diable inclus ou non.

Arguments de ses partisans

  • Les textes universels : « comme tous meurent en Adam, de même aussi tous revivront en Christ » (1 Co 15:22, Segond 1910) ; Dieu « tout en tous » (1 Co 15:28) ; réconcilier « toutes choses » (Col 1:20) ; Rm 5:18 ; 11:32 ; Ph 2:10-11 ; 1 Tm 2:4 ; 4:10 ; Ac 3:21.
  • Le sens d’aiônios : adjectif dérivé d’aiôn (âge), il qualifierait une réalité de l’âge à venir sans en fixer la durée ; kolasis (Mt 25:46) aurait un sens correctif dans le grec ancien (Aristote, Rhétorique I, 10, distingue kolasis, pour le bien de celui qu’on punit, de timôria).
  • Le raisonnement moral : une peine infinie pour des fautes finies serait disproportionnée ; un Dieu amour ne peut renoncer à aucune créature (Talbott, Hart).
  • La tradition : Grégoire de Nysse, docteur jamais condamné ; le témoignage de Jérôme et d’Augustin, selon lequel « beaucoup » croyaient alors à la fin des peines (Augustin, Enchiridion 112 ; Cité de Dieu XXI, 17).

Critiques de ses opposants

  • Le parallèle de Mt 25:46 : Augustin (Cité de Dieu XXI, 23) répond qu’aiônios qualifie dans le même verset la vie et la peine ; si l’une a une fin, l’autre aussi.
  • Les textes de séparation : Mt 7:13-14 ; 2 Th 1:9 ; Ap 14:11 ; 20:10 ; le péché qui ne sera pas pardonné « ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir » (Mt 12:32).
  • La liberté : si Dieu sauve tous, la liberté de refuser n’est plus réelle (critique arminienne) ; ou bien le salut cesse d’être une grâce.
  • L’histoire : condamnations de 543 et 553, confession d’Augsbourg (art. 17), articles anglicans de 1553 (art. 42) ; McClymond y voit un consensus.
  • L’influence platonicienne : retour de l’âme à l’Un, préexistence des âmes chez Origène.
  • Les effets pastoraux : affaiblissement de l’urgence missionnaire (réponse universaliste : l’amour reste un motif suffisant).

Textes clés

Ac 3:21 ; Rm 5:12-21 ; 11:32 ; 1 Co 15:22-28 ; Ép 1:10 ; Ph 2:9-11 ; Col 1:19-20 ; 1 Tm 2:4-6 ; 4:10 ; 1 P 3:19-20 ; 4:6 ; et, dans l’autre sens, Mt 12:32 ; 25:41-46 ; Mc 9:43-48 ; 2 Th 1:9 ; Ap 14:11 ; 20:10-15.

Dans les traductions

  • Mt 25:46 : « châtiment éternel » (Bible Segond 1910), « peines éternelles » (Bible de Martin), « tourments éternels » (Bible Darby), everlasting punishment (King James 1611). Les traductions littérales du XIXe siècle rendent aiônios par age-during (Young’s Literal Translation, 1862) ou age-abiding correction (Rotherham, Emphasized Bible), choix que les universalistes invoquent. D. B. Hart traduit par « de l’Âge » (of the Age). La Traduction du monde nouveau porte everlasting cutting-off (« retranchement éternel »), dans le sens de l’Immortalité conditionnelle.
  • Ac 3:21 : apokatastasis est rendu partout « rétablissement » ou « restauration » ; le débat porte sur l’étendue de « toutes choses ».
  • 1 Tm 4:10 : « le Sauveur de tous les hommes, principalement des croyants » (Segond 1910) ; certaines traductions modernes rendent malista par « c’est-à-dire », ce qui restreint le sens (choix discuté).
  • Voir la fiche Hadès, géhenne et tartaros dans les traductions et Marc 7-16, 9-44 et 11-26 (Mc 9:44 et 46, « où leur ver ne meurt point », absents des manuscrits anciens).

Financement et réseaux

Documenté : l’universalisme américain a eu ses propres Églises, collèges (Tufts, 1852 ; St. Lawrence, 1856) et journaux ; aucun commanditaire extérieur connu. Allégué : rien de spécifique. Non démontré : aucun.

Voir aussi

Sources

  • Clément d’Alexandrie, Stromates VI, 6 ; VII, 2.
  • Origène, Des principes (Peri Archôn) I, 6 ; II, 10 ; III, 6, éd. H. Crouzel et M. Simonetti, Sources chrétiennes 252-253 et 268-269, 1978-1980.
  • Grégoire de Nysse, Discours catéchétique 26 ; De l’âme et de la résurrection.
  • Justinien, Lettre à Ménas et anathèmes de 543 ; anathèmes de 553 (texte dans J. Straub, Acta Conciliorum Oecumenicorum IV, 1, 1971) ; Franz Diekamp, Die origenistischen Streitigkeiten im sechsten Jahrhundert, 1899.
  • Augustin, Cité de Dieu XXI, 17 et 23 ; Enchiridion 112.
  • Confession d’Augsbourg (1530), art. 17.
  • Hosea Ballou, A Treatise on Atonement, 1805.
  • Thomas Talbott, The Inescapable Love of God, 1999.
  • David Bentley Hart, The New Testament: A Translation, Yale, 2017 ; That All Shall Be Saved, Yale, 2019.
  • Ilaria L. E. Ramelli, The Christian Doctrine of Apokatastasis, Brill, 2013 (défense historique).
  • Michael J. McClymond, The Devil’s Redemption, Baker Academic, 2018 (critique historique).
  • Ann Lee Bressler, The Universalist Movement in America, 1770-1880, Oxford, 2001.