En bref
La prédestination, au sens que lui donne la tradition réformée (« calvinisme »), enseigne que Dieu a choisi de toute éternité, librement et sans condition prévue en l’homme, ceux qu’il sauverait ; il leur donne la foi et les conduit infailliblement au salut. Dans sa forme dite « double », Dieu laisse aussi les autres dans leur péché et les condamne justement (réprobation). Elle est souvent résumée par les cinq points du synode de Dordrecht (acrostiche anglais TULIP). Elle s’oppose à l’Arminianisme, à la théologie catholique moliniste et à la théologie orthodoxe, qui tous affirment, chacun à sa manière, une coopération de la liberté humaine.
Origine et généalogie
Première attestation documentée de la doctrine augustinienne. Augustin d’Hippone, À Simplicien (Ad Simplicianum, I, 2, 396-397), sur Rm 9 : l’élection de Jacob ne dépend d’aucun mérite prévu, même de la foi. Il la développe contre Pélage et ses disciples : De la correction et de la grâce (426-427), De la prédestination des saints et Du don de la persévérance (428-429). Les partisans de la doctrine invoquent aussi Paul (Rm 8-9 ; Ep 1) ; les adversaires répondent que les Pères grecs et latins antérieurs à Augustin (Justin, Irénée, Origène, Chrysostome) insistent sur le libre arbitre, ce que reconnaissent la plupart des historiens.
Moyen Âge. Le concile d’Orange (529) adopte la grâce prévenante augustinienne, mais anathématise ceux qui disent que certains sont prédestinés au mal (conclusion du concile). Le moine Gottschalk d’Orbais enseigne une double prédestination (au salut et à la damnation) ; il est condamné au synode de Quierzy (849). Thomas d’Aquin (Somme théologique I, q. 23) et, plus tard, Thomas Bradwardine (De causa Dei, 1344) maintiennent une prédestination gratuite.
Réforme. Martin Luther, Du serf arbitre (1525), contre Érasme (Du libre arbitre, 1524). Jean Calvin consacre un chapitre à la prédestination dans l’édition de 1539 de l’Institution ; il le développe en 1559 (III, 21-24) et dans le Consensus Genevensis (1552), après la controverse avec Jérôme Bolsec (1551). Théodore de Bèze, Tabula praedestinationis (1555), ordonne logiquement les décrets (supralapsarisme). Les Articles de Lambeth (1595) en donnent une version anglaise.
Dordrecht. Le synode national de Dordrecht (novembre 1618 à mai 1619), avec des délégués étrangers, répond aux cinq articles des Remontrants (1610) : les canons de Dordrecht définissent la dépravation totale, l’élection inconditionnelle, la rédemption particulière (ou « limitée »), la grâce irrésistible et la persévérance des saints. Confession de Westminster (1646), chap. III.
L’acrostiche TULIP. Le moyen mnémotechnique anglais (Total depravity, Unconditional election, Limited atonement, Irresistible grace, Perseverance of the saints) n’est pas de Dordrecht. Sa plus ancienne trace écrite connue est un article de William H. Vail dans The Outlook (1913), qui l’attribue à une conférence de Cleland Boyd McAfee donnée vers 1905 ; Loraine Boettner le popularise (The Reformed Doctrine of Predestination, 1932).
Diffusion moderne. Puritains anglais et américains (Jonathan Edwards) ; Princeton ; Charles Spurgeon chez les baptistes ; renouveau récent dit « jeunes, inquiets, réformés » (années 2000 ; John Piper, R. C. Sproul).
Chronologie
- 396-397 : Augustin, À Simplicien.
- 428-429 : De la prédestination des saints.
- 529 : Orange. 849 : Quierzy.
- 1525 : Luther, Du serf arbitre.
- 1539, 1559 : Calvin, Institution.
- 1555 : Bèze, Tabula.
- 1619 : Dordrecht.
- 1646 : Westminster III.
- vers 1905-1913 : TULIP.
Ce que dit la doctrine
- Par la chute, l’homme est incapable de se tourner vers Dieu par lui-même.
- Dieu élit sans condition prévue ; la foi est le fruit de l’élection, non sa cause.
- Le Christ est mort efficacement pour les élus (point débattu même parmi les réformés : « amyraldisme », Moïse Amyraut, 1634).
- L’appel efficace de l’Esprit amène sûrement les élus à la foi ; ils persévèrent (voir Sécurité éternelle).
- Infralapsaires et supralapsaires discutent l’ordre logique des décrets.
Arguments de ses partisans
- « Ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés… et ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés » (Rm 8:29-30, Segond 1910) ; Rm 9:11-23 (Jacob et Ésaü, le potier) ; Ep 1:4-11 ; Jn 6:37, 44 ; 10:26-29 ; Ac 13:48.
- La grâce n’est vraiment grâce que si elle ne dépend pas d’une décision humaine qui ferait la différence.
- La souveraineté de Dieu sur toutes choses (Pr 16:33 ; Ep 1:11).
Critiques de ses opposants
- Arminiens : Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2:4) ; le Christ est mort « pour tous » (2 Co 5:15 ; 1 Jn 2:2) ; l’élection se fait selon la prescience de la foi (1 P 1:2 ; Rm 8:29). La réprobation ferait de Dieu l’auteur du péché ou un juge arbitraire.
- Historiques : la doctrine serait une innovation d’Augustin par rapport aux Pères antérieurs ; les réformés répondent qu’Augustin ne fait qu’expliciter Paul.
- Catholiques : Trente (session VI, canons 4-6 et 17) affirme la coopération du libre arbitre et rejette une prédestination au mal ; Luis de Molina (Concordia, 1588) propose la « science moyenne ». Le jansénisme, augustinien strict, est condamné (Cum occasione, 1653).
- Orthodoxes : la confession de Dosithée (Jérusalem, 1672), décret 3, rejette la prédestination calviniste.
- Pastorales : risque d’angoisse sur l’élection ou de fatalisme ; les calvinistes répondent que la doctrine est donnée pour la consolation des croyants (Westminster III, 8).
Textes clés
Ex 33:19 ; Pr 16:4, 33 ; Jn 6:37-44 ; 10:26-29 ; Ac 13:48 ; Rm 8:28-30 ; 9:6-24 ; 11:5-7 ; Ep 1:3-14 ; 2:1-10 ; 2 Th 2:13 ; 2 Tm 1:9. En sens contraire : Éz 18:23, 32 ; Mt 23:37 ; Jn 3:16 ; 1 Tm 2:4 ; 4:10 ; 2 P 3:9 ; 1 Jn 2:2.
Bibles qui la portent : les notes de la Bible de Genève anglaise (1560) et de la Bible de Genève française exposent la prédestination (sur Rm 9 notamment). Jacques Ier, qui voulut une Bible sans notes (King James 1611), reprochait surtout aux notes de Genève d’être « séditieuses » envers les rois (conférence de Hampton Court, 1604 ; il cite les notes sur Ex 1:19 et 2 Ch 15:16), non leur doctrine de la prédestination. La Statenvertaling (1637), commandée par le synode de Dordrecht, porte des notes réformées.
Voir aussi
- Arminianisme · Sécurité éternelle · Justification par la foi seule · Théologie de l’alliance
- Augustin d’Hippone · Jean Calvin · Théodore de Bèze · Martin Luther · Érasme
Sources
- Augustin, Ad Simplicianum I, 2 ; De praedestinatione sanctorum ; De dono perseverantiae.
- Concile d’Orange (529), canons et conclusion ; synode de Quierzy (849).
- Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne (1559), III, 21-24.
- Théodore de Bèze, Tabula praedestinationis, 1555.
- Canons de Dordrecht (1619) ; Confession de Westminster (1646), chap. III.
- William H. Vail, « The Five Points of Calvinism Historically Considered », The Outlook 104 (1913), p. 394.
- Loraine Boettner, The Reformed Doctrine of Predestination, 1932.
- Kenneth J. Stewart, Ten Myths About Calvinism, IVP, 2011 (histoire de TULIP).
- Richard A. Muller, Christ and the Decree, 1986.
- Roger E. Olson, Against Calvinism, Zondervan, 2011 (critique).