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L'Antéchrist - les identifications

Le mot antichristos n'apparaît que dans les lettres de Jean (1 Jn 2:18, 22 ; 4:3 ; 2 Jn 7).

En bref

Le mot antichristos n’apparaît que dans les lettres de Jean (1 Jn 2:18, 22 ; 4:3 ; 2 Jn 7). La tradition chrétienne l’a rapproché de l’« homme de péché » de 2 Th 2:3-12, de la « petite corne » de Daniel 7 et de la bête d’Apocalypse 13, pour former la figure d’un grand adversaire de la fin. Selon l’école d’interprétation, cet adversaire a été identifié à Néron, à la papauté, à Mahomet ou à l’islam, à un individu encore à venir, ou à un esprit présent à toutes les époques. Cette fiche recense les principales identifications et leur origine, sans en retenir aucune.

Origine et généalogie

Première attestation documentée. « Petits enfants, c’est la dernière heure, et comme vous avez appris qu’un antéchrist vient, il y a maintenant plusieurs antéchrists » (1 Jn 2:18, Segond 1910). Jean le définit comme celui qui nie que Jésus est le Christ venu en chair (2:22 ; 4:3 ; 2 Jn 7). Le premier traité chrétien entièrement consacré au sujet est celui d’Hippolyte de Rome, Sur le Christ et l’Antichrist (vers 200).

1. Néron et le Nero redivivus. Après le suicide de Néron (68), une rumeur dit qu’il n’est pas mort et reviendra d’Orient ; plusieurs faux Nérons apparaissent (Tacite, Histoires II, 8-9, pour l’an 69 ; Suétone, Néron 57, vers 88 ; Dion Cassius LXVI, 19, sous Titus). Des textes juifs et chrétiens en font une figure eschatologique : Oracles sibyllins IV, 119-139 (vers 80) et V ; Ascension d’Isaïe 4, 2-4 (Béliar viendra sous la forme d’un roi parricide, meurtrier de sa mère). Commodien et Victorin de Poetovio (IIIe siècle) relient Néron à la bête « blessée à mort » et guérie (Ap 13:3 ; 17:8-11). Augustin d’Hippone rapporte cette opinion sans la retenir (Cité de Dieu XX, 19, 3). Au XIXe siècle, plusieurs savants allemands (Fritzsche, Benary, Hitzig, Reuss, à partir des années 1830 ; leurs travaux sont recensés par Wilhelm Bousset, Die Offenbarung Johannis, Göttingen, 1906, p. 105 s.) montrent que « Néron César » écrit en lettres hébraïques (nrwn qsr) donne 666, et sans le second n (forme latine Nero) donne 616, variante connue d’Irénée (Contre les hérésies V, 30, 1) et attestée par le papyrus d’Oxyrhynque 4499 et le Codex Ephraemi Rescriptus (voir Apocalypse 13-18 - 666 ou 616). Irénée lui-même proposait d’autres noms (Euanthas, Lateinos, Teitan) sans trancher (V, 30, 3).

2. Le pape ou la papauté. Déjà au concile de Saint-Basle de Verzy (991), l’évêque Arnoul d’Orléans demande si un pontife sans charité ni science n’est pas « l’Antéchrist assis dans le temple de Dieu » (rapporté par Richer et Gerbert). Des franciscains spirituels (Pierre de Jean Olivi, fin XIIIe siècle) attendent un « pape mystique » antichrist. John Wycliffe identifie la papauté, surtout après le Grand Schisme de 1378, à l’Antéchrist (De Christo et suo adversario Antichristo et Opus evangelicum, vers 1383-1384). Jan Hus le suit. Martin Luther l’affirme à partir de 1520 et l’inscrit dans les Articles de Smalkalde (1537, II, 4) ; les notes de la Bible de Genève anglaise (1560) et la Confession de Westminster (1646, XXV, 6) le reprennent. C’est le cœur de l’Historicisme protestant.

3. Mahomet et l’islam. Paul Alvare de Cordoue (Indiculus luminosus, 854) voit en Mahomet un précurseur de l’Antéchrist. Le pape Innocent III, dans la bulle Quia maior (avril 1213), présente Mahomet comme un pseudo-prophète et rapproche la bête de l’Apocalypse, dont le nombre est 666, des presque six cents ans écoulés depuis l’islam. Luther voit dans le Turc le Gog d’Ézéchiel et la « petite corne » de Daniel 7, et dans le pape l’Antéchrist. Une version contemporaine : Joel Richardson, The Islamic Antichrist (2009).

4. Un individu futur. Irénée (V, 25-30) et Hippolyte attendent un homme de la tribu de Dan, qui régnera trois ans et demi à Jérusalem et s’assiéra dans le Temple rebâti (voir Le Temple rebâti). La Contre-Réforme reprend cette lecture pour écarter l’identification au pape : Francisco Ribera (In sacram beati Ioannis Apostoli et Evangelistae Apocalypsin commentarii, 1591 ; certains auteurs donnent 1590) et Robert Bellarmin (De Romano Pontifice III, dans les Controverses, 1586). Le Futurisme protestant puis le Dispensationalisme (John Nelson Darby, Cyrus Ingerson Scofield, Hal Lindsey) en font un chef politique d’un empire romain reconstitué. Au fil des siècles, on a proposé Frédéric II, Napoléon, Mussolini, Hitler, Staline et des dirigeants contemporains ; aucune de ces identifications ne s’est vérifiée.

5. L’argument prétériste. Le Prétérisme (dès Luis de Alcázar, 1614, puis Hugo Grotius) rapporte la bête d’Ap 13 à Néron ou à l’Empire romain du Ier siècle, et l’« homme de péché » à une figure d’avant 70 (Caligula, Néron, ou un chef de la révolte juive selon les auteurs). Il souligne que Jean parle d’antéchrists déjà présents en son temps (1 Jn 2:18 ; 4:3) et que l’Apocalypse annonce ce qui doit arriver « bientôt » (Ap 1:1).

Chronologie.

  • Vers 90-100 : 1 Jn 2:18-22.
  • Vers 80-120 : Oracles sibyllins IV-V ; Ascension d’Isaïe 4.
  • Vers 180 : Irénée, V, 25-30 (616 et 666).
  • Vers 200 : Hippolyte, Sur le Christ et l’Antichrist.
  • 854 : Paul Alvare, Indiculus luminosus.
  • 991 : concile de Verzy (Arnoul d’Orléans).
  • 1213 : Innocent III, Quia maior.
  • Vers 1383 : Wycliffe, De Antichristo.
  • 1537 : Articles de Smalkalde.
  • 1586-1591 : Bellarmin, puis Ribera.
  • 1614 : Alcázar.
  • 1646 : Confession de Westminster XXV, 6.
  • Années 1830 : solution « Néron César » = 666.

Ce que disent les principales lectures

  • Prétériste : la bête est Néron ou Rome impériale ; l’homme de péché agit avant la ruine du Temple.
  • Historiciste : l’Antéchrist est une institution qui dure des siècles (la papauté, parfois aussi l’islam).
  • Futuriste : un individu des derniers jours, chef mondial, qui fera alliance avec Israël puis la rompra (Dn 9:27).
  • Idéaliste : un principe d’opposition au Christ qui prend des formes successives.

Arguments des diverses écoles

  • Pour Néron : le chiffre 666/616, la blessure guérie (rumeur du retour), le « septième roi » d’Ap 17:10, la persécution de 64.
  • Pour la papauté : le pouvoir « assis dans le temple de Dieu » (2 Th 2:4) serait une autorité religieuse intérieure à l’Église ; la ville aux sept collines (Ap 17:9) ; le principe jour-année appliqué aux 1 260 jours.
  • Pour un individu futur : l’article défini (« *l’*homme de péché ») et des actes encore inaccomplis (signes, culte universel, Ap 13:13-17).
  • Pour la lecture spirituelle : Jean lui-même parle de « plusieurs » antéchrists.

Critiques croisées

  • Contre Néron : les Pères qui connaissaient la légende de Néron ne rapprochent pas 666 de son nom ; l’orthographe hébraïque de « César » (qsr) est discutée ; et si l’Apocalypse date de 95, Néron est mort depuis longtemps.
  • Contre la papauté : les catholiques y voient une polémique de la Réforme ; nombre de protestants modernes l’ont abandonnée.
  • Contre l’individu futur : il repose sur l’assemblage de textes différents (Jean, Paul, Daniel, Apocalypse) qui ne disent pas qu’ils décrivent la même personne ; la longue liste d’identifications ratées.
  • Contre la lecture spirituelle : elle neutraliserait des prophéties concrètes.

Textes clés

Dn 7:8, 19-27 ; 8:23-25 ; 9:27 ; 11:36-45 ; Mt 24:15, 24 ; 2 Th 2:1-12 ; 1 Jn 2:18-22 ; 4:1-3 ; 2 Jn 7 ; Ap 11:7 ; 13 ; 17:8-11 ; 19:19-20.

Bibles et notes : les notes de la Bible de Genève anglaise (1560) identifient la bête à la papauté ; celles de la Scofield Reference Bible (1909) à un chef futur .

Voir aussi

Sources

  • Irénée, Contre les hérésies V, 25-30 ; Hippolyte, Sur le Christ et l’Antichrist.
  • Tacite, Histoires II, 8-9 ; Suétone, Néron 57 ; Dion Cassius LXVI, 19.
  • Oracles sibyllins IV et V ; Ascension d’Isaïe 4.
  • Augustin, La Cité de Dieu XX, 19.
  • John Wycliffe, Opus evangelicum (éd. Wyclif Society, 1895-1896).
  • Martin Luther, Articles de Smalkalde (1537), II, 4.
  • Innocent III, bulle Quia maior (1213) ; voir Thomas W. Smith, « How to Craft a Crusade Call: Pope Innocent III and Quia maior », Historical Research, 2019.
  • Confession de foi de Westminster (1646), XXV, 6.
  • Bernard McGinn, Antichrist: Two Thousand Years of the Human Fascination with Evil, Harper, 1994.
  • Gregory C. Jenks, The Origins and Early Development of the Antichrist Myth, de Gruyter, 1991.
  • R. H. Charles, The Revelation of St. John, ICC, 1920, t. I (sur 666).
  • Richard Bauckham, The Climax of Prophecy, T&T Clark, 1993, ch. 11 (« Nero and the Beast »).
  • Wilhelm Bousset, Die Offenbarung Johannis, Göttingen, 1906, p. 105 s. (les exégètes du XIXe siècle et la solution « Néron César »).