Ressources · Les versets disputés

Daniel 9:25-27 : les soixante-dix semaines

Les soixante-dix semaines : la coupure (atnah) après « sept semaines », et des lectures très différentes.

Fiche de recherche, sources indiquées. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.

Le texte

L’ange Gabriel annonce à Daniel que « soixante-dix semaines » (šāvuʿîm šivʿîm, des « septaines ») sont fixées sur son peuple et sur sa ville (9:24), puis les divise : sept semaines, soixante-deux semaines, une semaine (9:25-27).

Le point textuel se trouve au verset 25. Le Texte massorétique porte, après « sept semaines », un atnaḥ, l’accent qui marque la coupure principale du verset. Mot à mot : « depuis la sortie d’une parole pour restaurer et rebâtir Jérusalem jusqu’à un oint, un prince (ʿad-māšîaḥ nāgîd) : sept semaines ‖ et soixante-deux semaines, elle sera rebâtie, place et fossé, dans la détresse des temps ». Avec la coupure, l’oint vient après sept semaines (49 ans), et les soixante-deux semaines sont le temps de la ville rebâtie. Sans la coupure, on additionne : sept et soixante-deux semaines (69 semaines, 483 ans) jusqu’à l’oint.

  • King James : « unto the Messiah the Prince shall be seven weeks, and threescore and two weeks: the street shall be built again » (sans coupure).
  • Martin : « jusqu’au CHRIST le Conducteur, il y a sept semaines et soixante-deux semaines » (sans coupure).
  • Darby : « jusqu’au Messie, [le] prince, il y a 7 semaines et 62 semaines » (sans coupure).
  • Segond 1910 : « jusqu’à l’Oint, au Conducteur, il y a sept semaines ; dans soixante-deux semaines, les places et les fossés seront rétablis » (avec coupure).

Autres points de traduction : māšîaḥ sans article (« un oint » ou « le Messie ») ; au verset 26, wᵉʾên lô (« et il n’aura rien », « et pas pour lui-même », « sans successeur ») ; au verset 27, le sujet de « il affermira une alliance » (le prince qui vient, ou l’oint).

Les témoins

  • Texte massorétique : le Codex de Leningrad porte l’atnaḥ après « sept semaines ». Le Codex d’Alep a perdu le livre de Daniel. Les accents ont été notés par Les Massorètes de Tibériade entre le VIe et le Xe siècle ; ils fixent une tradition de lecture orale plus ancienne, dont l’âge exact est discuté.
  • Manuscrits de la mer Morte : huit manuscrits de Daniel ont été trouvés à Qumrân ; quelques fragments du chapitre 9 sont conservés, mais les versets 24-27 ne semblent pas l’être (à vérifier dans Discoveries in the Judaean Desert 16). Les rouleaux, écrits sans accents, ne peuvent de toute façon pas trancher la question de l’atnaḥ.
  • Septante (vieux grec, conservé surtout par le Papyrus 967, le manuscrit 88 et la Syro-hexaplaire) : un texte très différent pour les versets 24-27, qui paraît relire la prophétie en fonction d’Antiochos IV.
  • Théodotion : la version grecque adoptée par l’Église (Jérôme le note dans sa préface à Daniel) ; elle suit l’hébreu de près, mais sans la coupure : « jusqu’au Christ chef, sept semaines et soixante-deux semaines ».
  • Vulgate : usque ad Christum ducem hebdomades septem et hebdomades sexaginta duae, sans coupure.
  • Peshitta : à vérifier ; elle est souvent citée comme interprétant le passage de façon messianique.
  • Bible éthiopienne (guèze) : traduite sur le grec ; leçon à vérifier.

D’où vient la différence

Pour la coupure. Les accents représentent la manière dont la Synagogue lisait le texte ; la syntaxe hébraïque permet de rattacher « soixante-deux semaines » à la phrase suivante (« pendant soixante-deux semaines, elle sera rebâtie ») ; la plupart des commentaires critiques et la tradition juive suivent l’atnaḥ.

Contre la coupure. Les accents sont postérieurs de plusieurs siècles à Théodotion et aux Pères ; certains auteurs chrétiens (par exemple E. J. Young, The Prophecy of Daniel, 1949) pensent que la coupure a pu être placée, ou maintenue, en réaction à la lecture chrétienne qui comptait 69 semaines jusqu’au Messie (attribution à Young à vérifier dans son commentaire). Ce motif n’est pas documenté par une source massorétique et reste une hypothèse. D’autres font remarquer que la phrase « soixante-deux semaines, elle sera rebâtie » est lourde et que l’addition des deux nombres est plus naturelle.

Les lectures du passage

Elles sont présentées ici à égalité, avec leurs tenants ; aucune n’est retenue par cette fiche.

Lecture messianique (historique chrétienne). Point de départ : un décret perse (Artaxerxès en 457, Esdras 7, ou en 445, Néhémie 2). Les 69 semaines mènent au Messie, Jésus ; « l’oint retranché » est le Christ crucifié ; le « peuple d’un prince qui viendra » sont les Romains de Titus (destruction de 70). Souvent, c’est le Christ qui « affermit une alliance » et met fin aux sacrifices par sa mort. Tenants : Jules l’Africain (IIIe siècle, cité par Eusèbe de Césarée, Démonstration évangélique VIII), de nombreux Pères, les réformateurs, E. W. Hengstenberg, E. J. Young.

Lecture prétériste. Proche de la précédente, elle insiste pour que les soixante-dix semaines entières, y compris la dernière, soient accomplies dans la génération du Christ : ministère et mort de Jésus au milieu de la dernière semaine, annonce aux Juifs puis aux nations, et destruction de Jérusalem en 70 comme conséquence décrétée ; elle rapproche le passage de Matthieu 24:15 et Luc 21:20. Tenants : Philip Mauro (The Seventy Weeks and the Great Tribulation, 1921), Kenneth Gentry, Gary DeMar. Voir Prétérisme.

Lecture maccabéenne (historico-critique). Point de départ : la parole de Jérémie (587 ou 605). « Un oint, un prince » après sept semaines est Cyrus, Josué ou Zorobabel ; « l’oint retranché » est le grand prêtre Onias III (assassiné vers 171) ; le prince qui vient est Antiochos IV, qui fait cesser le culte en 167. Les 434 ans ne correspondent pas aux dates connues, ce que ces auteurs attribuent à une chronologie perse imprécise. Tenants : Porphyre (IIIe siècle, connu par Jérôme), J. A. Montgomery (1927), John J. Collins (1993), la plupart des savants critiques.

Lecture juive traditionnelle. Les 490 ans vont de la destruction du premier temple à celle du second ; l’oint après sept semaines est Cyrus ; le prince qui vient est Titus. Tenants : Seder Olam Rabba (ch. 28), Rashi.

Lecture futuriste dispensationaliste. Les 69 semaines mènent au Messie (Robert Anderson calcule, avec des années de 360 jours, de 445 av. J.-C. à l’entrée de Jésus à Jérusalem) ; puis le temps s’arrête : une parenthèse, l’âge de l’Église, que le texte ne mentionne pas, sépare la 69e semaine de la 70e. La 70e semaine est future : sept ans pendant lesquels un dernier prince (l’Antichrist), issu du peuple romain, fera alliance avec Israël, la rompra au milieu, et installera l’abomination dans un temple rebâti. Tenants : John Nelson Darby, Robert Anderson (The Coming Prince, 1881), la Scofield Reference Bible (1909), Alva J. McClain (1940), John Walvoord (1971), Harold Hoehner (1977). Voir Dispensationalisme et Futurisme.

Lecture symbolique. Les semaines sont des périodes sacrées, non des années à compter : soixante-dix fois sept dit la plénitude du temps fixé par Dieu. Tenant : C. F. Keil (1869), et d’autres.

Ce que chaque lecture doit expliquer. La lecture messianique et la prétériste doivent justifier l’addition des 7 et 62 semaines contre l’atnaḥ et le choix du décret de départ ; la maccabéenne, l’écart entre les 434 ans et la chronologie connue ; la dispensationaliste, la parenthèse que le texte ne nomme pas ; la symbolique, la précision des nombres.

Dans les traductions

TraductionTraitement du verset 25
King James 1611Sans coupure : « seven weeks, and threescore and two weeks »
Bible de MartinSans coupure, « jusqu’au CHRIST »
Bible d’OstervaldÀ vérifier
Bible Segond 1910Avec coupure : « il y a sept semaines ; dans soixante-deux semaines… »
Bible DarbySans coupure, « jusqu’au Messie »
Bible de JérusalemAvec coupure (à vérifier)
Traduction œcuménique de la BibleÀ vérifier
Segond 21À vérifier
Bible du SemeurÀ vérifier
New International VersionSans coupure : « seven “sevens,” and sixty-two “sevens” »
English Standard VersionAvec coupure : « seven weeks. Then for sixty-two weeks… »
Revised Standard VersionAvec coupure, « an anointed one, a prince »
Bible éthiopienne (guèze)À vérifier
Traduction de Pierre Savignac (Daniel, d’après le Westminster Leningrad Codex)Avec coupure : « jusqu’à un oint, un prince, il y a sept semaines ; et pendant soixante-deux semaines, elle sera de nouveau rebâtie, place et fossé, mais dans la détresse des temps »

Ce qu’en disent les deux camps

Lecteurs qui additionnent les semaines. Théodotion, la Vulgate et la tradition de l’Église lisent 69 semaines jusqu’au Messie ; les accents massorétiques sont tardifs et ne font pas partie du texte consonantique inspiré ; la lecture messianique est la plus ancienne lecture chrétienne connue.

Lecteurs qui suivent l’atnaḥ. Les accents transmettent une lecture plus ancienne qu’eux ; rien ne prouve qu’ils aient été placés contre les chrétiens ; la traduction doit suivre la syntaxe hébraïque telle qu’elle est reçue, et laisser les interprétations aux commentaires.

Enjeu

L’enjeu est considérable pour l’interprétation : selon la coupure et la lecture, le passage annonce la venue et la mort du Messie, la profanation du temple par Antiochos IV, la destruction de Jérusalem en 70, ou une période de sept ans encore à venir. Le texte consonantique est le même pour tous ; ce qui change, c’est la ponctuation, la traduction de māšîaḥ (avec ou sans article et majuscule) et le cadre dans lequel on lit les nombres.

Voir aussi

Texte massorétique · Codex de Leningrad · Les Massorètes de Tibériade · Théodotion · Septante · Vulgate · Prétérisme · Futurisme · Historicisme · Dispensationalisme · John Nelson Darby · Scofield Reference Bible · Eusèbe de Césarée · Versets disputés - vue d’ensemble

Sources

  • Traduction de Daniel par Pierre Savignac, chapitre 9 (dépôt pierresavignac/Daniel, livre/chapitre-09-versets-01-27.md).
  • Biblia Hebraica Stuttgartensia, Daniel 9 (texte du Codex de Leningrad, accents).
  • Eugene Ulrich et al., Qumran Cave 4. XI: Psalms to Chronicles, Discoveries in the Judaean Desert 16, Oxford, Clarendon, 2000.
  • Jérôme, Commentaire sur Daniel (407), sur 9:24-27 (y compris les vues de Porphyre et de Jules l’Africain).
  • Eusèbe de Césarée, Démonstration évangélique, VIII.
  • Seder Olam Rabba, ch. 28 ; Rashi sur Daniel 9.
  • James A. Montgomery, A Critical and Exegetical Commentary on the Book of Daniel, ICC, Édimbourg, 1927.
  • Edward J. Young, The Prophecy of Daniel, Grand Rapids, Eerdmans, 1949.
  • John J. Collins, Daniel, Hermeneia, Minneapolis, Fortress, 1993.
  • Robert Anderson, The Coming Prince, Londres, 1881.
  • Philip Mauro, The Seventy Weeks and the Great Tribulation, Boston, 1921.
  • Harold W. Hoehner, Chronological Aspects of the Life of Christ, Grand Rapids, Zondervan, 1977.
  • C. F. Keil, Biblischer Commentar über den Propheten Daniel, Leipzig, 1869.