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L'Église orthodoxe russe et sa Bible

L'Église russe prie avec une Bible en slavon (1751), tirée de la Septante et du grec byzantin, et lit hors de la liturgie une Bible en russe (1876) traduite de l'hébreu avec des ajouts de la Septante.

Fiche de recherche, sources indiquées. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.

Réponse courte

  • Deux Bibles, pas une. L’Église russe prie avec une Bible en slavon d’Église (la Bible élisabéthaine (1751), issue de la mission de Cyrille et Méthode) et lit, hors de la liturgie, une Bible en russe (la Bible synodale russe, 1876). Ce ne sont pas les mêmes textes de base.
  • Ancien Testament : pas le même que nos Bibles protestantes. Le slavon suit la Septante grecque, comme l’Église ancienne ; nos Bibles (Segond, King James, Martin) suivent l’hébreu massorétique. La Bible synodale russe, elle, traduit l’hébreu massorétique mais y glisse, entre crochets, des ajouts de la Septante : c’est un compromis.
  • Nouveau Testament : très proche du nôtre. Slavon et russe suivent le texte grec byzantin (proche du Texte majoritaire et du Textus Receptus) : on y trouve la finale de Marc, la femme adultère, « Dieu manifesté en chair » (1 Tm 3:16), et, dans les éditions imprimées, la Comma johannique (1 Jn 5:7).
  • Plus de livres. L’Ancien Testament slavon et russe contient onze livres de plus que la Bible hébraïque (Tobie, Judith, Sagesse, Siracide, Baruch, Lettre de Jérémie, 1-3 Maccabées, 2 et 3 Esdras), plus la Prière de Manassé et le Psaume 151 : voir Le canon orthodoxe.
  • Meilleure ou moins bonne (jugement, à pondérer par Pierre). Sur les critères neutres du barème : le slavon est une traduction ancienne et littérale d’un grec sûr, mais c’est une traduction de traduction pour l’Ancien Testament, refaite par couches (latin en 1499, grec imprimé en 1581 et 1751). La synodale russe est une traduction fidèle et formelle, mais elle mêle deux textes de base (hébreu et grec) sans règle constante, ce que les savants russes lui reprochent depuis le XIXe siècle. Aucune des deux n’est « meilleure » en bloc ; ce sont d’autres choix de texte, faits ouvertement.

De Cyrille et Méthode à la Bible de 1499

Faits documentés.

  • En 863, Cyrille et Méthode, envoyés par Byzance en Grande-Moravie, créent l’alphabet glagolitique et traduisent du grec les lectures de la liturgie (évangéliaire, épîtres, psautier). Selon la Vie de Méthode, ce dernier aurait traduit presque toute la Bible ; on ne sait pas ce qui en reste.
  • La Russie de Kiev reçoit le baptême en 988 et, avec lui, les livres slaves venus de Bulgarie. Pendant cinq siècles, la Bible circule par livres séparés, surtout liturgiques (évangéliaires, psautiers) ; il n’existe pas de Bible slave complète en un volume.
  • En 1499, l’archevêque Gennade de Novgorod réunit la première Bible slavonne complète : la Bible de Gennade (1499). Faute de textes slaves, plusieurs livres (Chroniques, Esdras, Néhémie, Tobie, Judith, Sagesse, Maccabées, parties d’Esther et de Jérémie) sont traduits de la Vulgate latine, avec l’aide d’un dominicain croate, Benjamin. Le canon de cette Bible suit d’ailleurs la Vulgate plutôt que les Bibles grecques.

Les Bibles imprimées : 1581, 1663, 1751

  • 1581 : à Ostrog (Ukraine actuelle, alors Pologne-Lituanie), l’imprimeur Ivan Fiodorov, payé par le prince orthodoxe Constantin d’Ostrog, imprime la première Bible slavonne complète : la Bible d’Ostrog (1581). Base : la Bible de Gennade, corrigée sur des Bibles grecques.
  • 1663 : la Bible de Moscou, réimpression corrigée de celle d’Ostrog, sous le tsar Alexis, au moment même des corrections de Nikon.
  • 1751 : la Bible élisabéthaine (1751). Pierre le Grand ordonne en 1712 de vérifier le slavon sur la Septante grecque ; le travail, fini en 1724, n’est publié qu’en 1751 sous l’impératrice Élisabeth, puis corrigé dans l’édition de 1756. C’est encore aujourd’hui la Bible liturgique de l’Église russe.

Un cas majeur de « textes changés » : Nikon (1653-1667)

Le changement de textes le plus lourd de l’histoire russe ne porte pas sur la Bible elle-même, mais sur les livres liturgiques (missels, psautiers, Credo, livres d’heures). Le patriarche Nikon fait corriger, à partir de 1653, les livres russes d’après les livres grecs : signe de croix à trois doigts au lieu de deux, nom de Jésus écrit Iisous au lieu d’Issous, retouches du Credo, alléluia dit trois fois. Une partie du peuple et du clergé refuse : c’est le schisme (raskol) des Vieux-Croyants, condamnés au concile de 1666-1667 et persécutés pendant deux siècles. Détail et arguments des deux côtés : La réforme de Nikon et les Vieux-Croyants.

Ce que cela montre (interprétation). Les deux camps disaient défendre le texte ancien : Nikon, en revenant au grec ; les Vieux-Croyants, en gardant les livres russes reçus de leurs pères. Les historiens (Kapterev au XIXe siècle, Paul Meyendorff en 1991) ont montré que plusieurs usages russes défendus par les Vieux-Croyants étaient plus anciens que les usages grecs du XVIIe siècle, et que les correcteurs s’étaient beaucoup servis de livres grecs récemment imprimés à Venise. Le Patriarcat de Moscou a levé les anathèmes contre les anciens rites en 1971.

Le XIXe siècle : une Bible en russe, et pourquoi on s’y opposa

Faits documentés.

  • 1812-1826 : la Société biblique russe, fondée avec l’accord d’Alexandre Ier et présidée par le prince Alexandre Golitsyne, publie les Évangiles en russe (1818), le Nouveau Testament (1821) et, en 1825, les huit premiers livres de l’Ancien Testament, traduits de l’hébreu sous la direction de Gérasime Pavski. Le futur Philarète de Moscou dirige le travail.
  • 1824-1826 : un parti conservateur (l’archimandrite Photius, le ministre Alexandre Chichkov, le comte Araktcheïev) obtient la chute de Golitsyne. Le tirage de l’Octateuque est brûlé sans condamnation formelle du Synode (Alexandre Men, Dictionnaire bibliologique). En avril 1826, Nicolas Ier ferme la Société.
  • 1826-1856 : la traduction devient clandestine. Des étudiants lithographient l’Ancien Testament de Pavski (1838-1841) ; une dénonciation anonyme (1841) l’accuse d’avoir effacé le Christ des prophéties ; les exemplaires sont saisis et Pavski interrogé. L’archimandrite Macaire Gloukharev, missionnaire de l’Altaï, traduit de l’hébreu et supplie le Synode de publier une Bible russe ; il est réprimandé.
  • 1856-1876 : sous Alexandre II, Philarète obtient du Synode (1856-1858) une traduction officielle. Le Nouveau Testament paraît en 1860-1862, l’Ancien par parties (1868-1875), la Bible complète en 1876 : la Bible synodale russe.

Pourquoi l’opposition ? (les arguments réels, rapportés).

  1. La langue sacrée : pour les adversaires, le slavon est la langue de la liturgie, consacrée par des siècles d’usage ; une Bible en russe courant abaisserait l’Écriture et diviserait le peuple entre deux textes.
  2. Le texte de base : traduire l’Ancien Testament de l’hébreu massorétique, c’était, pour eux, préférer le texte des rabbins médiévaux à la Septante des apôtres et des Pères ; l’accusation contre Pavski (le Christ effacé des prophéties) vient de là.
  3. L’influence protestante : la Société biblique était une branche de la Société biblique britannique et étrangère ; ses adversaires y voyaient un œcuménisme mystique, voire un complot maçonnique ou révolutionnaire (Chichkov, Photius). Documenté : des agents protestants (John Paterson, Robert Pinkerton) et des mystiques de la cour y avaient un grand rôle. Non démontré : un complot politique.
  4. L’autorité : qui peut traduire la Bible ? Philarète lui-même posait que seule l’Église pouvait autoriser une traduction ; la querelle porte autant sur le contrôle que sur le texte.

Les partisans répondaient que l’Écriture avait été prêchée d’abord dans la langue que tous comprenaient (argument de Philarète dans son mémoire de 1857 ; citation non retrouvée mot à mot), et que le slavon n’était plus compris du peuple.

Le XXe siècle et aujourd’hui

  • Sous le régime soviétique, la Bible synodale est rare ; le Patriarcat la réédite en 1956, puis en 1968 et 1988. Les baptistes la réimpriment aussi.
  • La Société biblique russe renaît en 1990-1991 (Alexandre Men est parmi ses fondateurs) et entre dans l’Alliance biblique universelle en 1995. Elle publie en 2011 la Traduction russe moderne (2011), faite sur les éditions critiques.
  • Aujourd’hui : la liturgie se célèbre en slavon (Bible élisabéthaine) ; la Bible synodale reste la Bible de lecture des orthodoxes et de la plupart des protestants russes ; l’Église n’a adopté officiellement aucune traduction moderne.

Comment elle traite les versets disputés

PassageSlavon (élisabéthaine)Russe (synodale, 1876)Voir
1 Jn 5:7-8 (Comma)présente dans les éditions imprimées ; absente des manuscrits slaves anciens (Metzger) ; date d’entrée à vérifier (Ostrog 1581 ou Moscou 1663)présente1 Jean 5-7-8 - la Comma johannique
Mc 16:9-20présenteprésenteMarc 16-9-20 - la finale de Marc
Jn 7:53-8:11présente ; manque dans certains manuscrits slaves anciens (à vérifier)présenteJean 7-53 à 8-11 - la femme adultère
Ac 8:37présent dans les éditions actuelles, à vérifier dans les manuscrits anciensprésentActes 8-37 - la confession de l’eunuque
1 Tm 3:16« Dieu s’est manifesté dans la chair »« Dieu est apparu dans la chair »1 Timothée 3-16 - Dieu manifesté
Ap 22:19à vérifier« livre de vie » (comme le Textus Receptus)Apocalypse 22-19 - livre de vie ou arbre de vie
Mt 24:34rod sei : « cette race / génération » (rod a les deux sens, comme genea)rod sei
Ap 1:1« ce qui doit arriver bientôt »idem
Dt 32:8« selon le nombre des anges de Dieu » (Septante)« selon le nombre des fils d’Israël » (hébreu)Deutéronome 32-8 - fils d’Israël ou fils de Dieu
Ps 22:17 (21:17)« ils ont percé mes mains et mes pieds »idem (choix de la Septante)Psaume 22-17 - ils ont percé
Gn 4:8« Allons aux champs » (Septante)ajout gardé entre crochetsGenèse 4-8 - allons aux champs
Es 7:14« la Vierge »« la Vierge »Ésaïe 7-14 - vierge ou jeune femme

Interprétation : pour le Nouveau Testament, la Bible russe se range avec le texte byzantin et le Textus Receptus, non avec le texte critique moderne. Pour l’Ancien, le slavon témoigne de la Septante, la synodale de l’hébreu corrigé par la Septante. Ce mélange explique pourquoi un lecteur russe trouve dans sa Bible des crochets que nos Bibles n’ont pas.

Meilleures ou moins bonnes ? Grille neutre

CritèreSlavon (1751)Russe synodale (1876)Russe moderne (2011)
Ancienneté de la traditionIXe siècle, refaite en 1499, 1581, 1751XIXe siècleXXIe siècle
Base manuscrite ATSeptante (Alexandrinus, éditions imprimées) ; 3 Esdras du latinhébreu massorétique + Septante entre crochetshébreu massorétique (édition critique, à vérifier)
Base manuscrite NTgrec byzantingrec byzantin imprimé (édition de Matthaei, Textus Receptus)texte critique (Nestle-Aland, à vérifier pour l’édition 2011)
Méthodetrès littérale, calquée sur le grecformelle, langue du XIXe siècleplus libre, langue courante
Indépendancecommandes impériales (1712, 1744)Synode, sous l’autorité de l’ÉtatSociété biblique, sans approbation officielle de l’Église

Jugement (interprétation). Le slavon est un témoin ancien et fidèle de la Septante et du texte byzantin, mais un témoin de seconde main, retouché par l’autorité impériale. La synodale est la traduction la plus fidèle dont dispose un lecteur russe, avec un défaut de méthode (deux textes de base) qu’elle ne cache pas : les crochets le montrent. La traduction de 2011 suit les choix des Bibles critiques occidentales. Celui qui veut l’Ancien Testament des apôtres lira le slavon ; celui qui veut l’hébreu, la synodale ; aucune n’est « falsifiée ».

Voir aussi

Sources

  • Francis J. Thomson, « The Slavonic Translation of the Old Testament », dans J. Krašovec (dir.), Interpretation of the Bible, Ljubljana et Sheffield, 1998, p. 605-920.
  • Anatoli A. Alekseev, Tekstologia slavianskoï Biblii (Textologie de la Bible slave), Saint-Pétersbourg, 1999 ; Biblia v bogosloujenii : vizantiïsko-slavianski lektsionari (La Bible dans la liturgie : le lectionnaire byzantino-slave), Saint-Pétersbourg, 2008.
  • Stephen K. Batalden, Russian Bible Wars: Modern Scriptural Translation and Cultural Authority, Cambridge University Press, 2013 ; « Which text? Whose job? What language? », Christian History 146, 2023.
  • Alexandre Men, Bibliologitcheski slovar (Dictionnaire bibliologique), t. 2, Moscou, Fondation Alexandre Men, 2002, article « Traductions de la Bible en russe ».
  • Pravoslavnaïa Entsiklopedia (Encyclopédie orthodoxe), Moscou, 2000 et suiv., articles « Biblia », « Elizavetinskaïa Biblia », « Sinodalny perevod » (à vérifier pour le détail).
  • Ilia A. Tchistovitch, Istoria perevoda Biblii na rousski iazyk (Histoire de la traduction de la Bible en russe), Saint-Pétersbourg, 1873 (2e éd. 1899).
  • Paul Meyendorff, Russia, Ritual, and Reform: The Liturgical Reforms of Nikon in the 17th Century, Crestwood (N.Y.), St Vladimir’s Seminary Press, 1991.
  • Robert O. Crummey, The Old Believers and the World of Antichrist, University of Wisconsin Press, 1970 ; Old Believers in a Changing World, Northern Illinois University Press, 2011.
  • Andreï Desnitski, « The Septuagint as a Base Text for Bible Translations in Russia », The Bible Translator 56, 2005, p. 245-252.
  • John F. Elwolde, « Relationships among the Russian Synodal Bible, the Slavonic Text, and the Septuagint: Some Introductory Comments », Folia Orientalia 47, 2010, p. 229-244.
  • Bruce M. Metzger, The Early Versions of the New Testament, Oxford, 1977, ch. 10 ; A Textual Commentary on the Greek New Testament, 2e éd., 1994.
  • Wikipédia (anglais), « Russian Synodal Bible », « Bible translations into Church Slavonic », « Elizabeth Bible », « Bible translations into Russian », consultés le 2026-10-27 (à recouper).