Fiche de recherche, sources indiquées. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.
Le texte
Dans toutes les Bibles anciennes, le chapitre 11 s’ouvre brusquement : Nachasch, roi des Ammonites, assiège Jabès en Galaad et exige, pour faire alliance, de crever l’œil droit de chaque habitant. Le lecteur ne sait pas pourquoi.
Le grand rouleau de Samuel trouvé dans la grotte 4 de Qumrân (4QSam a, 4Q51, copié vers le milieu du Ier siècle av. J.-C.) contient, avant 11:1, un paragraphe absent ailleurs. En substance : Nachasch opprimait durement les Gadites et les Rubénites, leur crevant à tous l’œil droit, sans que personne en Israël ne les délivre ; sept mille hommes avaient échappé et s’étaient réfugiés à Jabès en Galaad ; « environ un mois après », Nachasch monta assiéger Jabès.
Le dernier verset du chapitre 10 diffère aussi. L’hébreu massorétique a wayhî kᵉmaḥărîš, « mais il fit le sourd » (Martin, Darby) ; Segond 1910 : « Mais Saül n’y prit point garde. » La Septante a « et il arriva environ un mois après », ce qui suppose l’hébreu kᵉmô ḥōdeš, la formule du paragraphe de Qumrân.
Les témoins
- Manuscrits de la mer Morte : 4QSam a, seul témoin hébreu du paragraphe (publié par Frank Moore Cross ; édition définitive en 2005).
- Flavius Josèphe, Antiquités juives VI, 68-71 (vers 93-94 apr. J.-C.) : il raconte que Nachasch crevait l’œil droit des Israélites de l’autre côté du Jourdain, pour les rendre inutiles à la guerre (le bouclier couvrant l’œil gauche). Il paraît donc avoir lu un texte semblable à celui de Qumrân.
- Texte massorétique (Codex de Leningrad, Codex d’Alep), Septante, Vulgate, Peshitta, Targoums : le paragraphe est absent.
- Bible éthiopienne (guèze) : absent, puisqu’elle suit la Septante (à vérifier).
D’où vient l’ajout, ou pourquoi le retrait
Lecture 1 : une omission accidentelle. Frank Moore Cross, éditeur du rouleau, a soutenu que le paragraphe est primitif et qu’il a disparu par un saut de copiste, l’œil passant d’une mention de Nachasch à la suivante. Le paragraphe explique la menace de 11:2, qui sinon tombe du ciel ; la leçon grecque « environ un mois après » serait le reste du texte perdu. P. Kyle McCarter (Anchor Bible, 1980) a suivi cette position.
Lecture 2 : un ajout explicatif. Alexander Rofé (1982) et d’autres y voient un développement de type midrashique : un scribe aurait comblé le manque d’explication, en s’inspirant du récit lui-même. Le style du paragraphe, la répétition de 11:2 et l’absence dans tous les autres témoins (dont la Septante, souvent proche des rouleaux de Samuel de Qumrân) appuient cette lecture. La mention d’un mois s’expliquerait par une lecture différente de deux mots hébreux très proches.
Dans les traductions
| Traduction | Traitement |
|---|---|
| King James 1611 | Absent |
| Bible de Martin | Absent |
| Bible d’Ostervald | Absent (texte antérieur à la découverte) |
| Bible Segond 1910 | Absent |
| Bible Darby | Absent |
| Bible de Jérusalem | À vérifier |
| Traduction œcuménique de la Bible | À vérifier |
| Segond 21 | À vérifier |
| Bible du Semeur | À vérifier |
| New International Version | Absent du texte ; note à vérifier |
| English Standard Version | Absent du texte ; note à vérifier |
| New Revised Standard Version | Présent, à la fin du chapitre 10 (1989), première grande traduction à l’intégrer |
| Bible éthiopienne (guèze) | Absent (à vérifier) |
Ce qu’en disent les deux camps
Pour le texte massorétique. Un seul manuscrit, appuyé par une paraphrase de Josèphe, ne peut prévaloir contre toute la tradition hébraïque, grecque, syriaque et latine. Le texte reçu est cohérent : la cruauté de Nachasch est dite en 11:2, et le récit n’a pas besoin d’introduction.
Pour la leçon de Qumrân. Le rouleau est plus ancien de mille ans que le Codex de Leningrad, Josèphe atteste le même contenu au Ier siècle, et la Septante garde la trace de la formule « environ un mois après ». Une omission accidentelle explique tout ; l’inverse demande de supposer une invention.
Enjeu
Aucune doctrine n’est en jeu. L’intérêt est historique et méthodologique : c’est l’exemple le plus connu d’un texte biblique « retrouvé » à Qumrân, et le cas qui a montré que les rouleaux pouvaient changer le texte des traductions modernes, et pas seulement confirmer l’hébreu massorétique.
Voir aussi
Manuscrits de la mer Morte · Texte massorétique · Septante · New Revised Standard Version · Roland de Vaux · Versets disputés - vue d’ensemble
Sources
- Frank Moore Cross, « The Ammonite Oppression of the Tribes of Gad and Reuben: Missing Verses from 1 Samuel 11 Found in 4QSamuel a », dans E. Tov (éd.), The Hebrew and Greek Texts of Samuel, Jérusalem, 1980.
- F. M. Cross, D. W. Parry, R. J. Saley, E. Ulrich, Qumran Cave 4. XII: 1-2 Samuel, Discoveries in the Judaean Desert 17, Oxford, Clarendon, 2005.
- Alexander Rofé, « The Acts of Nahash according to 4QSam a », Israel Exploration Journal 32 (1982), p. 129-133.
- P. Kyle McCarter Jr., I Samuel, Anchor Bible 8, Garden City, Doubleday, 1980.
- Flavius Josèphe, Antiquités juives VI, 68-71.