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Le texte
Le verset clôt le prologue de Jean. Les deux formes ne diffèrent que d’un mot, mais ce mot est « Fils » ou « Dieu ».
- Forme du Textus Receptus et du Texte majoritaire : theon oudeis heôraken pôpote ; ho monogenês huios, ho ôn eis ton kolpon tou patros, ekeinos exêgêsato, mot à mot « Dieu personne n’a vu jamais ; le unique Fils, celui étant dans le sein du Père, celui-là *l’*a raconté ». Segond 1910 : « Personne n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, est celui qui l’a fait connaître. »
- Forme des plus anciens papyrus : monogenês theos (sans article, P66) ou ho monogenês theos (avec article, P75), « Dieu unique » ou « l’unique, Dieu ». La phrase peut se lire « un Dieu unique » ou, en apposition, « l’Unique, qui est Dieu ».
Dans les manuscrits onciaux, les deux mots s’écrivent en abrégé (nomina sacra) : ΥΣ pour huios, ΘΣ pour theos. Une seule lettre les sépare.
Les témoins
Faits documentés (d’après l’apparat de Nestle-Aland et Metzger, Textual Commentary) :
- monogenês theos : P66 (vers 200), Codex Sinaiticus (première main), Codex Vaticanus, Codex Ephraemi Rescriptus (première main), L ; la version syriaque de la Peshitta et la marge de l’Harcléenne ; des citations chez Irénée (en partie), Clément d’Alexandrie, Origène (en partie), Didyme.
- ho monogenês theos : P75 (vers 175-225), un correcteur du Sinaiticus, le minuscule 33, la version copte bohaïrique.
- ho monogenês huios : Codex Alexandrinus, Codex Washingtonianus (partie suppléée), Θ, Ψ, les familles 1 et 13, la masse des manuscrits byzantins ; la Vetus Latina et la Vulgate (unigenitus Filius) ; le syriaque curetonien et l’Harcléenne ; Irénée (latin, en partie), Eusèbe (en partie), Athanase, Chrysostome.
- Texte byzantin Robinson-Pierpont : ho monogenês huios (vérifié dans l’édition numérique de 2018).
- SBLGNT, Nestle-Aland 28 et Greek New Testament (UBS) 5 : monogenês theos.
Les deux lectures sont donc anciennes : « Dieu » domine dans les plus vieux manuscrits grecs, d’origine surtout égyptienne ; « Fils » domine dans les versions latines et syriaques anciennes et dans la tradition grecque ultérieure.
Bible éthiopienne : à vérifier.
D’où vient la différence
Les explications proposées, avec leurs auteurs :
- Confusion d’abréviations (ΥΣ et ΘΣ). Allen Wikgren, membre du comité de l’UBS, a écrit dans une note de minorité du Textual Commentary qu’il doutait que Jean ait écrit monogenês theos, peut-être une faute de copiste ancienne dans la tradition alexandrine. L’argument vaut dans les deux sens : la même confusion peut avoir changé « Dieu » en « Fils ».
- Assimilation aux autres textes johanniques. La majorité du comité (Metzger) juge que « Fils unique » est la leçon la plus facile, parce que Jean écrit ailleurs ho huios ho monogenês (Jn 3:16, 3:18 ; 1 Jn 4:9) ; un copiste aurait plus volontiers remplacé l’expression inhabituelle « Dieu unique » par la formule connue que l’inverse.
- Correction doctrinale. Bart D. Ehrman (The Orthodox Corruption of Scripture, 1993) soutient au contraire que « Fils » est original et que « Dieu » a été introduit pour combattre l’adoptianisme. D’autres ont fait l’hypothèse inverse (« Fils » introduit pour éviter de dire que le Fils est Dieu). Aucune de ces hypothèses n’est prouvée par un document ; elles reposent sur la reconstitution des motifs des copistes.
Dans les traductions
| Traduction | Traitement |
|---|---|
| King James 1611 | « the only begotten Son » |
| Bible de Martin | « le Fils unique » |
| Bible d’Ostervald | « le Fils unique » (édition de 1811 vérifiée) |
| Bible Segond 1910 | « le Fils unique » |
| Bible Darby | « le Fils unique » |
| Bible de Jérusalem | « le Fils unique » dans le texte, avec une note sur la leçon « Dieu Fils unique » (d’après une copie numérisée ; à vérifier sur l’édition imprimée) |
| Traduction œcuménique de la Bible | à vérifier |
| Segond 21 | « Dieu le Fils unique » (la Nouvelle Édition de Genève 1979 fait de même) |
| Bible du Semeur | « Dieu, le Fils unique » |
| New International Version | combine les deux : le Fils unique « qui est lui-même Dieu » |
| English Standard Version | « Dieu, le Fils unique » (God the only Son) |
| Bible éthiopienne (guèze) | à vérifier |
On remarque que des traductions fondées sur le même texte critique rendent la leçon monogenês theos de manières différentes : par « Fils » (Segond 1910, qui suit ici le texte reçu), par « Dieu le Fils unique » ou par une paraphrase.
Ce qu’en disent les deux camps
Défenseurs du texte reçu ou majoritaire. John William Burgon défendait huios en invoquant le nombre et la diffusion géographique des témoins, l’accord des versions latines et syriaques et les citations des Pères. Edward F. Hills (The King James Version Defended, 1956) y voit un cas où les papyrus égyptiens ne doivent pas l’emporter sur la tradition de l’Église. Maurice Robinson garde huios dans son texte byzantin.
Partisans du texte critique. Bruce Metzger et la majorité du comité de l’UBS retiennent monogenês theos, classée {B} (« presque certaine »), en raison de P66 et P75, du Sinaiticus et du Vaticanus, et parce que la leçon est la plus difficile. Daniel B. Wallace la défend aussi. Mais le camp critique n’est pas uni : Wikgren, et plus tard Ehrman, préfèrent « Fils ».
Ce verset n’oppose donc pas simplement deux écoles : des critiques défendent « Fils », et les défenseurs du texte reçu, qui tiennent à la divinité du Christ, défendent la leçon où le mot « Dieu » n’apparaît pas.
Enjeu
Les deux lectures disent que le Fils révèle le Père invisible. Avec theos, le verset affirme explicitement la divinité du Fils, comme Jn 1:1 ; avec huios, il souligne la relation filiale. Aucune doctrine ne dépend de ce seul verset : la divinité du Christ est affirmée ailleurs dans Jean (1:1, 20:28) dans tous les manuscrits.
Voir aussi
Papyrus Bodmer · Codex Vaticanus · Codex Sinaiticus · Codex Alexandrinus · Textus Receptus · Texte majoritaire · Texte byzantin Robinson-Pierpont · Nestle-Aland · Bruce Metzger · John William Burgon · Edward F. Hills · Mouvement de critique textuelle · Versets disputés - vue d’ensemble
Sources
- Bruce M. Metzger, A Textual Commentary on the Greek New Testament, 2e éd., Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft / UBS, 1994, sur Jn 1:18 (avec la note de A. Wikgren).
- Novum Testamentum Graece, Nestle-Aland 28e éd., 2012 ; The Greek New Testament, UBS 5e éd., 2014, apparat sur Jn 1:18.
- Maurice A. Robinson et William G. Pierpont, The New Testament in the Original Greek: Byzantine Textform, 2018 (édition numérique, dépôt byztxt).
- Bart D. Ehrman, The Orthodox Corruption of Scripture, Oxford University Press, 1993, ch. 2.
- Edward F. Hills, The King James Version Defended, Des Moines, Christian Research Press, 1956.
- John W. Burgon, The Revision Revised, Londres, John Murray, 1883.
- Textes français vérifiés en ligne : Martin 1744, Ostervald 1811, Darby, Segond 1910 (api.getbible.net, levangile.com) ; Segond 21, Semeur, NIV, ESV (BibleGateway).