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Enquête - le texte hébreu a-t-il été modifié contre le Christ

La question de Pierre. « Les juifs sionistes ont créé une version de l'Ancien Testament car ils n'aiment pas la version proposée en grec d'Alexandrie, et ils ont modifié des dates et des événements afin de cacher le Messie Christ au premier siècle.

Fiche de recherche, sources indiquées. Les points marqués « à vérifier » ne sont pas encore confirmés par les sources.

1. La question posée et la méthode

La question de Pierre. « Les juifs sionistes ont créé une version de l’Ancien Testament car ils n’aiment pas la version proposée en grec d’Alexandrie, et ils ont modifié des dates et des événements afin de cacher le Messie Christ au premier siècle. Peux-tu confirmer ou invalider ? »

La question contient en réalité six affirmations distinctes, qu’il faut juger séparément : (1) les auteurs seraient des « sionistes » ; (2) ils auraient « créé une version » de l’Ancien Testament ; (3) ils rejetaient la Septante ; (4) ils auraient modifié des dates ; (5) ils auraient retouché des passages ; (6) le but aurait été de cacher le Messie.

Ce que cette enquête ne fait pas. Elle ne prend parti ni pour la lecture chrétienne ni pour la lecture juive des prophéties, et ne dit pas quel texte est « inspiré ». Elle distingue les Juifs comme peuple, les sages rabbiniques de l’Antiquité et le sionisme politique moderne.

Les trois niveaux de preuve (voir Méthode et barème) :

  • Documenté : visible dans les manuscrits, ou affirmé par un texte ancien qu’on peut lire ;
  • Allégué : soutenu par un auteur nommé, ancien ou moderne, sans pièce qui le prouve ;
  • Non démontré : ce que rien ne montre.

Une règle guide le reste : une différence entre deux textes n’est pas une falsification, et une falsification n’est pas forcément une intention. Pour établir une manipulation contre le Christ, il faut trois choses : un changement prouvé, une date (après que la question chrétienne s’est posée), et un lien entre ce changement et la polémique.

2. L’anachronisme « sioniste »

Le mot « sionisme » apparaît vers 1890 chez Nathan Birnbaum ; le sionisme politique naît avec L’État des Juifs de Theodor Herzl (1896) et le congrès de Bâle (1897). C’est un mouvement national moderne, laïque à ses débuts, dont beaucoup de rabbins orthodoxes se sont méfiés.

Or le texte hébreu en cause est attesté dix-huit siècles plus tôt : consonnes fixées au Ier-IIe siècle, voyelles entre le VIIe et le Xe siècle (Les Massorètes de Tibériade), impression par des chrétiens dès 1517-1525 (Bible rabbinique de Bomberg). Les traducteurs de la King James 1611 et de la Bible Segond 1910 l’ont choisi eux-mêmes.

Verdict : « sioniste » est un anachronisme. La question peut se poser pour les sages rabbiniques du IIe siècle, pas pour le sionisme moderne. Le Sionisme chrétien est un autre sujet, sans lien avec l’histoire du texte hébreu.

3. Histoire des deux textes

La Septante. La Lettre d’Aristée (IIe siècle av. J.-C.) raconte que Ptolémée II Philadelphe (285-246 av. J.-C.) fit traduire la Loi par 72 anciens de Jérusalem. Le récit est légendaire dans ses détails, mais la date du Pentateuque grec (IIIe siècle av. J.-C., Alexandrie) est admise ; les autres livres suivent jusqu’au Ier siècle av. J.-C. (le prologue du Siracide, vers 132 av. J.-C., connaît déjà « la Loi, les Prophètes et les autres livres » en grec). Voir Septante.

La pluralité des textes hébreux à Qumrân. Les Manuscrits de la mer Morte (IIIe siècle av. J.-C. - Ier siècle apr. J.-C.) montrent qu’avant l’ère chrétienne plusieurs formes du texte hébreu circulaient côte à côte. Emanuel Tov les classe en groupes : des textes proto-massorétiques (les plus nombreux, très proches du futur texte massorétique) ; des textes pré-samaritains (comme 4QpaleoExod^m, proches du Pentateuque samaritain sans ses ajouts sectaires) ; des textes proches de l’hébreu traduit par la Septante (4QJer^b et 4QJer^d, qui ont le Jérémie court et l’ordre de la Septante ; 4QSam^a, souvent d’accord avec le grec contre l’hébreu massorétique) ; et des textes « non alignés ». Fait important : les écarts de la Septante ne sont donc pas, pour une bonne part, des inventions de traducteurs ; ils reflètent un autre texte hébreu, plus ancien que Jésus.

La stabilisation du texte consonantique. Les fragments bibliques de Massada (avant 73-74), puis ceux de Wadi Murabba’at et de Nahal Hever (époque de la révolte de Bar Kokhba, 132-135) sont presque identiques au texte massorétique médiéval. Après la destruction du Temple en 70, le judaïsme rabbinique ne copie plus que la forme proto-massorétique. Documenté : cette forme existait avant Jésus ; elle n’a pas été inventée au IIe siècle. Interprété : pourquoi elle l’a emporté (prestige du texte du Temple, rôle des pharisiens survivants, disparition des autres groupes ; la polémique avec les chrétiens est invoquée par certains, sans pièce directe).

Les massorètes. Entre le VIIe et le Xe siècle, à Tibériade surtout, les massorètes ajoutent les voyelles, les accents et la massora (notes de contrôle), sans toucher aux consonnes, qu’ils signalent au contraire quand elles leur semblent fautives (le qeré, ce qu’on lit, face au ketiv, ce qui est écrit). Les grands témoins sont le Codex d’Alep (vers 930) et le Codex de Leningrad (1008). Voir Texte massorétique.

En résumé : pas de « version créée » contre la Septante, mais plusieurs formes d’un même texte avant Jésus, dont l’une, déjà ancienne, devient la seule copiée après 70.

4. Le rejet de la Septante par les Juifs : documenté

Ce point de la question est vrai, et bien attesté.

Les nouvelles versions grecques. Au IIe siècle, trois traductions plus proches de l’hébreu remplacent la Septante dans les synagogues de langue grecque : celles d’Aquila de Sinope (vers 130, lié aux sages de Judée selon Jérôme et le Talmud de Jérusalem, Meguila 1.9), de Théodotion et de Symmaque l’Ébionite. Dominique Barthélemy (Les Devanciers d’Aquila, 1963) a montré, par le rouleau grec des Douze Prophètes de Nahal Hever, que cette révision vers l’hébreu (dite kaige) avait commencé avant le christianisme : la polémique l’a accélérée, elle ne l’a pas créée.

Les témoins chrétiens.

  • Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon (vers 155-160), 68 et 71 : les maîtres juifs refusent la traduction des Septante et soutiennent qu’en Is 7:14 il faut lire « jeune femme », non « vierge » ; 84 revient sur ce verset.
  • Irénée de Lyon, Contre les hérésies III, 21, 1 (vers 180) : Théodotion d’Éphèse et Aquila du Pont, « tous deux prosélytes juifs », traduisent neanis (« jeune femme ») ; Irénée leur oppose la Septante, faite avant la venue du Seigneur et donc, selon lui, non suspecte de parti pris.

Les témoins juifs.

  • Talmud de Babylone, Meguila 9a-b : les 72 anciens, enfermés séparément, produisent la même traduction, avec une quinzaine de passages adaptés « pour le roi Ptolémée ». Le ton est encore positif.
  • Traité Soferim 1:7 (époque des Gueonim, vers le VIIIe siècle) : le jour où la Torah fut écrite en grec fut « aussi funeste pour Israël » que celui du veau d’or. Le jeûne mineur du 8 tévet (Choulhan Aroukh, Orah Hayyim 580:2) y est rattaché.

Le cas d’Ésaïe 7:14. Le mot hébreu ‘almah n’a pas changé : il est dans le texte massorétique et dans le grand rouleau d’Isaïe de Qumrân (1QIsa^a, vers 125 av. J.-C.). Le débat porte sur la traduction : parthenos (« vierge ») dans la Septante et Mt 1:23, neanis (« jeune femme ») chez Aquila, Théodotion et Symmaque. Voir Ésaïe 7-14 - vierge ou jeune femme.

Verdict : rejet de la Septante documenté, dès le IIe siècle ; l’usage chrétien de la Septante en est une cause attestée par les deux camps. Mais rejeter une traduction n’est pas modifier l’original : Aquila traduit l’hébreu existant, qu’on peut comparer à Qumrân.

5. Les accusations de falsification depuis l’Antiquité

Cette accusation a dix-neuf siècles.

  • Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon 71-73, accuse les maîtres juifs d’avoir retranché des passages : un discours d’Esdras sur la Pâque ; une parole de « Jérémie » sur le Seigneur qui descend annoncer le salut à ses morts ; Jr 11:19 (l’agneau mené à la boucherie, le bois mis dans son pain) ; les mots « depuis le bois » au Ps 96:10 (95:10 grec). Ce que montrent les pièces : le discours d’Esdras et la parole de « Jérémie » ne sont dans aucun manuscrit, hébreu ou grec ; Jr 11:19 est toujours dans le texte massorétique et la Septante ; « depuis le bois » n’est dans aucun manuscrit hébreu ni dans les grands manuscrits grecs, mais dans des témoins latins (regnavit a ligno Deus, repris par l’hymne Vexilla Regis de Venance Fortunat) et quelques témoins grecs secondaires : une glose chrétienne, selon les critiques. Vérifiée sur ses propres exemples, l’accusation de Justin ne tient pas.
  • Origène, Lettre à Africanus (vers 240) : pour défendre l’histoire de Suzanne, absente de l’hébreu, il suppose que les chefs juifs ont caché au peuple les passages gênants pour les anciens. Mais dans ses Hexaples (hébreu, translittération, Aquila, Symmaque, Septante, Théodotion), il marque les ajouts et les manques du grec par rapport à l’hébreu : il traite l’hébreu comme la référence.
  • Eusèbe de Césarée, Chronique (livre I, conservé en arménien) : il suit les chiffres de la Septante pour Gn 5 et 11 et écrit soupçonner que les Juifs ont raccourci les âges. C’est, à notre connaissance, la première accusation explicite sur la chronologie. Elle est alléguée, sans pièce.
  • Jérôme de Stridon prend le parti inverse : il traduit la Vulgate sur l’hébreu (hebraica veritas) et, dans son Commentaire sur Ésaïe (livre III, sur Is 6:9), reprend un argument d’Origène : une falsification avant le Christ aurait été dénoncée par le Seigneur et les apôtres ; après, les citations du Nouveau Testament ne se trouveraient plus dans l’hébreu.
  • Augustin d’Hippone, Cité de Dieu XV, 11-14, refuse d’attribuer les écarts de Gn 5 « à la malice des Juifs », dispersés et incapables de corrompre tous les exemplaires, ni aux Septante ; il soupçonne un premier copiste de la bibliothèque de Ptolémée et conclut qu’il faut suivre la langue originale.
  • Plus tard : Éphrem le Syrien et Jacques d’Édesse (selon Ben Zion Wacholder), puis Georges le Syncelle et Bar Hebraeus reprennent l’accusation sur la chronologie (liste donnée par Henry B. Smith Jr. ; sources primaires à vérifier une à une).
  • Époque moderne : Louis Cappel (1624) montre que les voyelles sont tardives ; l’oratorien Jean Morin en tire argument contre l’autorité de l’hébreu ; Isaac Vossius (De vera aetate mundi, 1659) défend la chronologie longue ; le cistercien Paul-Yves Pezron (L’Antiquité des tems rétablie, 1687) soutient que les Juifs ont corrompu les chiffres après la ruine de Jérusalem pour ne pas reconnaître le Messie, et il est réfuté par le bénédictin Jean Martianay. Les Buxtorf, protestants, défendent l’intégrité de l’hébreu.

Constat : l’accusation est ancienne et a eu des défenseurs savants ; elle a aussi eu, dès l’Antiquité, des adversaires chrétiens (Jérôme, Augustin) qui ne la jugeaient pas prouvée.

6. Les chronologies : le cœur du dossier

Les âges des patriarches à la naissance de leur fils diffèrent dans les trois grands témoins.

PatriarcheTexte massorétiqueSeptantePentateuque samaritain
Adam130230130
Seth105205105
Énosch9019090
Kénan7017070
Mahalalel6516565
Jéred16216262
Hénoc6516565
Methuschélah187167 (187 dans l’Alexandrinus)67
Lémec18218853
Noé au Déluge600600600
Création au Déluge1 6562 242 (2 262)1 307
Déluge à la naissance d’Abraham (Gn 11, avec Caïnan pour la Septante)2921 072 (1 172 selon le chiffre de Nachor)942
Création à Abraham1 948environ 3 300 à 3 4002 249

Conséquence : la Création tombe vers 4000 av. J.-C. avec l’hébreu (Ussher : 4004 ; le calendrier juif : 3761), vers 5200 à 5500 av. J.-C. avec le grec (Eusèbe : 5199 ; Julius Africanus : 5500 ans avant la venue du Christ), et entre les deux avec le samaritain. Les chiffres du Pentateuque samaritain sont tirés des éditions courantes ; les variantes de détail entre manuscrits grecs sont à vérifier dans la Septante de Göttingen.

Documenté.

  • La différence est ancienne : Démétrius le Chronographe, Juif d’Alexandrie (fin du IIIe siècle av. J.-C.), compte déjà 2 264 ans d’Adam au Déluge, c’est-à-dire une chronologie longue de type Septante. Flavius Josèphe (Antiquités juives I, 82) a aussi un chiffre long (2 262 selon l’éditeur Thackeray ; les manuscrits varient).
  • La « semaine cosmique » : l’Épître de Barnabé (15) lit les six jours de la Création comme six mille ans ; Hippolyte de Rome (Commentaire sur Daniel IV, 23-24) et Julius Africanus (Chronographies, vers 221) placent la naissance du Christ vers l’an 5500 du monde, au milieu du sixième millénaire. Cette lecture dépend des chiffres longs de la Septante.
  • Avec la chronologie hébraïque, Jésus naît vers l’an 3760 du monde (calendrier juif, issu du Seder Olam : an 1 = 3761 av. J.-C.).

Allégué.

  • Corruption rabbinique volontaire : Henry B. Smith Jr. (Associates for Biblical Research, avec Jeremy Sexton ; Bible and Spade et Proceedings of the International Conference on Creationism, 2018) soutient que les chiffres de Gn 5 et 11 ont été réduits d’environ 1 250 ans au IIe siècle apr. J.-C. par des rabbins, pour éloigner le Messie de l’époque attendue (vers l’an 5500) ; la Septante garderait l’original (Création vers 5550 av. J.-C.). Il s’appuie sur Démétrius, Josèphe et Eusèbe. Il rattache cette réduction à rabbi Akiba, adversaire de l’Évangile, et à l’échec messianique de Bar Kokhba (vers 135) (Smith, Proceedings, 2018). Contestation dans son propre camp : Lita Cosner et Robert Carter (Creation Ministries International, 2018) défendent les chiffres massorétiques.
  • Schématisation par des copistes, avant le christianisme : Ronald Hendel (« A Hasmonean Edition of MT Genesis? », Hebrew Bible and Ancient Israel 1, 2012 ; The Text of Genesis 1-11, 1998) montre que les trois systèmes sont des révisions savantes d’un même problème (des patriarches qui survivraient au Déluge) et que les chiffres massorétiques de trois patriarches sont des corrections locales. Jeremy Northcote (« The Schematic Development of Old Testament Chronography », JSOT 29, 2004) soutient que toutes ces chronologies sont schématiques dès l’origine et ont été réajustées entre le VIe et le IIe siècle av. J.-C. pour des raisons théologiques et sectaires. D’autres (dont Jeremy Hughes, Secrets of the Times, 1990) ont proposé que la chronologie massorétique visait 4 000 ans jusqu’à la purification du Temple par les Maccabées (164 av. J.-C.) ; Hendel conteste cette « édition hasmonéenne » (rattachement de ce chiffre à chaque auteur à vérifier). Ces explications ont un point commun : elles placent les révisions avant Jésus, et dans les trois textes, pas seulement dans l’hébreu.

Ce que dit Qumrân. Des fragments de la grotte 4 (4QGen-Exod^a, 4QGen^b) touchent Gn 5, mais aucun fragment publié, à notre connaissance, ne conserve un âge de patriarche assez lisible pour trancher entre les trois systèmes (à vérifier dans Discoveries in the Judaean Desert XII). Le témoin matériel décisif manque.

Verdict sur les dates.

  • Que les chiffres aient été changés : documenté, mais on ne sait pas dans quel texte (les trois ont été retouchés, au moins en partie).
  • Que l’hébreu ait été raccourci : allégué (Eusèbe ; Pezron ; Smith), débattu par les spécialistes.
  • Que ce soit au IIe siècle apr. J.-C. et contre le Christ : non démontré. L’argument est indirect (calculs, convenance) ; aucun manuscrit hébreu antérieur à 70 portant les chiffres longs n’a été trouvé, et la chronologie longue elle-même peut être une révision alexandrine. La question reste ouverte, et c’est la plus sérieuse du dossier.

7. Le Seder Olam Rabbah

Documenté. Le Seder Olam Rabbah (« le grand ordre du monde ») est une chronologie rabbinique d’Adam à la révolte de Bar Kokhba. Le Talmud l’attribue à rabbi Yossé ben Halafta (IIe siècle, disciple de rabbi Akiba) : « Tanna Seder Olam, rabbi Yossé » (Yebamot 82b, Nidda 46b). Le texte a reçu des retouches ensuite ; l’édition critique est celle de Chaim Milikowsky (Yad Ben-Zvi, 2013), après sa thèse de Yale (1981).

Les années perses manquantes. Le Seder Olam donne à la domination perse après la reconstruction du Temple 34 ans, et environ 52 ans à toute la période perse, au lieu d’environ 207 ans dans la chronologie historique. Il place la destruction du premier Temple en 422 av. J.-C. au lieu de 587/586 : soit un écart d’environ 165 ans (163 à 166 selon les manières de compter). C’est de là que vient l’an du monde du calendrier juif.

Les 70 semaines de Daniel. Le Seder Olam (chap. 28 et 30, à vérifier pour la numérotation) lit les 490 ans de Daniel 9 comme allant de la destruction du premier Temple à celle du second : 70 ans d’exil, puis 420 ans de second Temple. Pour que ce compte tombe juste, la période perse doit être très courte.

Allégué. Des auteurs chrétiens (une note de la Biblical Archaeology Society, de nombreux commentateurs populaires de Daniel) soutiennent que ce raccourcissement visait à faire aboutir les 70 semaines à la ruine de 70, non à Jésus. Aucune source rabbinique ne le dit. Le rabbin Shimon Schwab avait suggéré que les sages avaient brouillé la chronologie pour empêcher le calcul de la fin (Dn 12:4), puis il a retiré cette idée.

Explications alternatives, elles aussi hypothétiques : les sages n’ont compté que les quatre rois perses nommés dans la Bible (Azariah de’ Rossi, Meor Enayim, vers 1573) ; un arrondi à mille ans de l’Exode à l’ère séleucide (S. J. L. Rapoport) ; une chronologie symbolique (Mordechai Breuer) ; un compte plaçant la Mishna vers l’an 4000 (Hakirah, 2006).

Point essentiel. Le Seder Olam est un commentaire : il ne change aucun verset de Daniel, d’Esdras ou de Néhémie, il les interprète. On peut contester son interprétation, pas l’accuser d’avoir modifié l’Écriture. Voir Daniel 9-25-27 - les soixante-dix semaines.

Verdict : écart chronologique documenté ; motif antichrétien allégué, non démontré ; d’autres motifs possibles sont proposés par des auteurs juifs eux-mêmes.

8. Les passages concrets

PassageCe que montrent les témoinsQui « gagne »Lien avec le Christ
Ps 22:17Massorétique ka’ari (« comme un lion ») ; Septante « ils ont percé » ; Nahal Hever (5/6HevPs) k’rw, lecture discutéeDébattuOui (Jn 19:37 et la tradition chrétienne) ; voir Psaume 22-17 - ils ont percé
Ps 145:13Le verset noun manque au massorétique ; présent dans 11QPs^a et la SeptanteQumrân et SeptanteAucun : le verset parle de la fidélité de Dieu ; voir Psaume 145-13 - le verset nun
Dt 32:8Massorétique « fils d’Israël » ; 4QDeut^j « fils de Dieu » ; Septante « anges de Dieu »Qumrân, selon la plupartAucun direct : le changement semble viser une lecture polythéiste ; voir Deutéronome 32-8 - fils d’Israël ou fils de Dieu
Dn 9:25Consonnes identiques ; l’accent atnah (massorètes) coupe après « sept semaines »DébattuOui pour la lecture messianique ; voir Daniel 9-25-27 - les soixante-dix semaines
Is 7:14‘almah partout, Qumrân comprisLe mot n’a pas changéDébat de traduction ; voir Ésaïe 7-14 - vierge ou jeune femme
Ps 40:7 / Hé 10:5Hébreu « tu m’as percé (creusé) les oreilles » ; la plupart des manuscrits grecs « tu m’as formé un corps », cité en HébreuxDébattuOui. Rahlfs (Göttingen, 1931) a retenu ôtia (« oreilles ») comme grec d’origine, sôma pouvant venir d’une faute de copie grecque (hypothèse courante, discutée)
Ps 96:10« Depuis le bois » absent de tout manuscrit hébreu et des grands manuscrits grecsAjout chrétien probableL’accusation de Justin ne tient pas
Gn 4:8Les paroles de Caïn (« allons aux champs ») manquent au massorétique ; présentes dans le samaritain, la Septante, la Peshitta, la VulgateLes versionsAucun ; voir Genèse 4-8 - allons aux champs
Dt 27:4Massorétique et Septante « Ébal » ; samaritain « Garizim », comme la Vetus Latina selon plusieurs auteursGarizim, selon beaucoup de critiquesAucun : polémique entre Juifs et Samaritains, dans un sens ou dans l’autre

Ce que montre le tableau. Le texte massorétique a de vraies leçons secondaires ; quelques-unes touchent des versets lus du Christ, autant n’ont rien à voir avec lui (Gn 4:8, Ps 145:13, Dt 32:8), et des retouches sectaires existent aussi dans le samaritain (Garizim jusque dans le Décalogue) et dans des témoins chrétiens (Ps 96:10). Les modifications ne vont pas toutes dans le même sens : c’est la marque d’une transmission humaine ordinaire plutôt que d’une campagne ciblée. Pour d’autres exemples, voir Juges 18-30 - Manassé ou Moïse, 1 Samuel 11 - Nachasch et Qumrân, 1 Samuel 13-1 - l’âge de Saül et Versets disputés - vue d’ensemble.

9. Verdict par niveau de preuve

AffirmationCe que montrent les piècesNiveau
Ce sont des « sionistes »Le sionisme naît vers 1890-1897 ; le texte hébreu est fixé au Ier-IIe siècleFaux (anachronisme)
Ils ont créé une nouvelle versionLa forme proto-massorétique existe avant Jésus (Qumrân) ; après 70, elle devient la seule copiée. Les traductions grecques d’Aquila, Théodotion, Symmaque sont nouvellesFaux pour le texte hébreu ; vrai pour les traductions grecques
Ils ont rejeté la SeptanteJustin, Irénée, Talmud (Meguila 9a), Soferim 1:7, nouvelles versions grecquesDocumenté
Ils ont modifié des datesLes chiffres de Gn 5 et 11 diffèrent ; on ignore lequel est l’original ; le Seder Olam comprime la période perse dans un commentaireÉcarts documentés ; raccourcissement de l’hébreu allégué et débattu ; Seder Olam : compression documentée, mais hors du texte biblique
Ils ont retouché des versetsQuelques leçons massorétiques secondaires (Dt 32:8, Ps 145:13, peut-être Ps 22:17) ; les exemples de Justin ne tiennent pasLeçons secondaires documentées ; retouche systématique non démontrée
Dans l’intention de cacher le MessieAucun texte juif ne l’avoue ; les explications par la copie, la schématisation ou la polémique antisamaritaine rendent compte de la plupart des casAllégué (Justin, Eusèbe, Pezron, Smith), non démontré

Conclusion. Vrai : après la naissance du christianisme, le judaïsme rabbinique a délaissé la Septante, l’a déplorée, et s’est donné des traductions grecques plus proches de l’hébreu ; la polémique sur des versets messianiques y a joué un rôle attesté. Ouvert : les chiffres de la Genèse ont été révisés dans au moins une tradition, peut-être dans l’hébreu ; c’est le meilleur dossier des tenants de la falsification, mais il repose sur des déductions. Faux ou non démontré : un texte hébreu « créé » par des sionistes, et une manipulation d’ensemble pour cacher Jésus. Le texte massorétique est, pour l’essentiel, celui qu’on copiait à Qumrân avant le Christ.

Ce qu’il faudrait trouver pour démontrer une intention.

  1. Un manuscrit hébreu antérieur à 70 portant les chiffres longs de Gn 5 ou 11, ou les leçons « chrétiennes » des versets en cause, face à des copies postérieures qui les ont changées.
  2. Un texte rabbinique qui ordonne ou approuve un changement des chiffres ou des versets pour répondre aux chrétiens (le Talmud parle ouvertement des changements faits « pour Ptolémée » ; aucun texte semblable n’est connu pour les chrétiens).
  3. Un changement qui ne s’explique que par la polémique, et qui ne se retrouve pas, ailleurs, dans le même sens pour d’autres raisons.

Tant que ces pièces manquent, on peut dire que le soupçon existe depuis Justin et Eusèbe, pas présenter la falsification comme un fait. La méthode prudente suit le Texte massorétique et consulte verset par verset la Septante, le Pentateuque samaritain et Qumrân, comme la Biblia Hebraica Stuttgartensia et la Biblia Hebraica Quinta.

Voir aussi

Sources

Critique textuelle et histoire du texte

  • Emanuel Tov, Textual Criticism of the Hebrew Bible, 3e éd., Minneapolis, Fortress Press, 2012.
  • Ernst Würthwein, The Text of the Old Testament, 3e éd. révisée par Alexander Achilles Fischer, Grand Rapids, Eerdmans, 2014.
  • Karen H. Jobes et Moisés Silva, Invitation to the Septuagint, Grand Rapids, Baker Academic, 2000 (2e éd. 2015).
  • Marguerite Harl, Gilles Dorival et Olivier Munnich, La Bible grecque des Septante. Du judaïsme hellénistique au christianisme ancien, Paris, Cerf, 1988 ; Marguerite Harl (dir.), La Bible d’Alexandrie, Paris, Cerf, depuis 1986.
  • Timothy Michael Law, When God Spoke Greek: The Septuagint and the Making of the Christian Bible, Oxford University Press, 2013.
  • Dominique Barthélemy, Les Devanciers d’Aquila, Leyde, Brill, 1963.
  • Natalio Fernández Marcos, The Septuagint in Context, Leyde, Brill, 2000.
  • James C. VanderKam et Peter Flint, The Meaning of the Dead Sea Scrolls, HarperSanFrancisco, 2002 ; Martin Abegg, Peter Flint et Eugene Ulrich, The Dead Sea Scrolls Bible, 1999.
  • Eugene Ulrich et al., Qumran Cave 4. VII: Genesis to Numbers, Discoveries in the Judaean Desert XII, Oxford, 1994.
  • Alfred Rahlfs, Psalmi cum Odis, Septuaginta Göttingen X, 1931.
  • Martin S. Jaffee, Torah in the Mouth: Writing and Oral Tradition in Palestinian Judaism, 200 BCE-400 CE, Oxford University Press, 2001 (contexte de la tradition rabbinique).

Chronologies

  • Ronald S. Hendel, The Text of Genesis 1-11: Textual Studies and Critical Edition, Oxford University Press, 1998 ; « A Hasmonean Edition of MT Genesis? The Implications of the Editions of the Chronology in Genesis 5 », Hebrew Bible and Ancient Israel 1, 2012, p. 448-464.
  • Jeremy Northcote, « The Schematic Development of Old Testament Chronography: Towards an Integrated Model », Journal for the Study of the Old Testament 29/1, 2004, p. 3-36.
  • Jeremy Hughes, Secrets of the Times: Myth and History in Biblical Chronology, Sheffield, JSOT Press, 1990.
  • Henry B. Smith Jr., « MT, SP, or LXX? Deciphering a Chronological and Textual Conundrum in Genesis 5 », Bible and Spade 31/1, 2018 ; « The Case for the Septuagint’s Chronology in Genesis 5 and 11 », Proceedings of the Eighth International Conference on Creationism, 2018 ; série « Setting the Record Straight on the Primeval Chronology of the Septuagint », biblearchaeology.org.
  • Jeremy Sexton et Henry B. Smith Jr., « Primeval Chronology Restored: Revisiting the Genealogies of Genesis 5 and 11 », Bible and Spade 29/2, 2016, p. 42-49.
  • Lita Cosner et Robert Carter, « Is the Septuagint a superior text for the Genesis genealogies? », creation.com, 2018 ; « The Masoretic text of Genesis 5 and 11 is still the most reliable », creation.com, 2019 ; réponse de Henry B. Smith Jr., « Setting the Record Straight on the Primeval Chronology of the Septuagint », Bible and Spade 31/4, 2018.
  • Ben Zion Wacholder, « Biblical Chronology in the Hellenistic World Chronicles », Harvard Theological Review 61, 1968.
  • Démétrius le Chronographe, fragments transmis par Eusèbe, Préparation évangélique IX, 21.
  • Flavius Josèphe, Antiquités juives I, 82 (éd. H. St. J. Thackeray, Loeb).

Seder Olam

  • Chaim Milikowsky, Seder Olam: Critical Edition, Commentary, and Introduction, 2 vol., Jérusalem, Yad Ben-Zvi, 2013 ; Seder Olam: A Rabbinic Chronography, thèse, Yale, 1981.
  • Talmud de Babylone, Yebamot 82b ; Nidda 46b ; Avoda Zara 9a (années perses).
  • Azariah de’ Rossi, Meor Enayim, Mantoue, vers 1573.
  • Mitchell First, Jewish History in Conflict: A Study of the Major Discrepancy between Rabbinic and Conventional Chronology, Jason Aronson, 1997.
  • Sheldon Epstein, Bernard Dickman et Yonah Wilamowsky, « A Y2K Solution to the Chronology Problem », Hakirah 3, 2006.

Textes anciens

  • Lettre d’Aristée ; prologue du Siracide.
  • Talmud de Babylone, Meguila 9a-b ; Talmud de Jérusalem, Meguila 1.9 ; traité Soferim 1:7 ; Choulhan Aroukh, Orah Hayyim 580:2.
  • Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon 68, 71-73, 84.
  • Irénée de Lyon, Contre les hérésies III, 21, 1.
  • Épître de Barnabé 15.
  • Hippolyte de Rome, Commentaire sur Daniel IV, 23-24.
  • Julius Africanus, Chronographies, fragments (chez Georges le Syncelle).
  • Origène, Lettre à Africanus ; Hexaples (fragments).
  • Eusèbe de Césarée, Chronique, livre I (version arménienne).
  • Jérôme, préfaces de la Vulgate ; Questions hébraïques sur la Genèse ; Commentaire sur Ésaïe, livre III (Is 6:9).
  • Augustin, La Cité de Dieu XV, 10-14 ; XVIII, 42-44.

Débats modernes

  • Louis Cappel, Arcanum punctationis revelatum, 1624 ; Jean Morin, Exercitationes biblicae, 1633 et 1660 ; Isaac Vossius, De vera aetate mundi, 1659.
  • Paul-Yves Pezron, L’Antiquité des tems rétablie et défendue contre les Juifs et les nouveaux chronologistes, Paris, 1687 ; Défense de l’Antiquité des tems, 1691 ; Jean Martianay, réponses à Pezron, 1689-1690.
  • Theodor Herzl, Der Judenstaat, 1896.